Le Dîner en ville, Claude Mauriac (1959)

Vu à la vitesse de l'éclair sous forme d'extrait pendant ma scolarité d'éphèbe de la banlieue ouest, j'ai mis bien longtemps avant de me décider à mettre le nez dans le livre. Avant ça, j'avais lu la Chichiteuse (© Martin

) Nathalie Sarraute, que j'aime beaucoup et bien sûr Ulysse de Joyce (surtout suite à la parution de la nouvelle traduction). Tout ça pour vous dire que dans LDEV, on écoute la musique de la conscience en sourdine.
Le principe est assez simple : 8 personnes qui se connaissent bien dînent ensemble un soir, à Paris, dans les beaux quartiers. Le livre est la notation "exacte" de ce qu'ils se disent (à eux-mêmes et aux autres) à table. On commence quand ils passent à table et ça se termine quand ils la quittent. Une simple convention typographique (un tiret) permet de distinguer ce qui est dit et ce qui est tu. Au final, ce cadre formel, loin d'être un élément pesant et "scolaire", fournit un repère classique : une unité de lieu, de temps et d'action. Mais à l'intérieur de ce cadre, c'est la jungle, le théâtre des cruautés ordinaires, des déceptions, des obsessions, des pulsions. Ce qui me plaît déjà à mort chez Sarraute, d'ailleurs.
Alors bien sûr, comme on est encore dans les années 50, et qu'on est clairement chez les Richous, ça cause super bien et c'est brillant, c'est pas "Confessions intimes". D'ailleurs, j'avoue qu'au début la maîtresse de maison qui parle comme un livre, même dans ses pensées, ça fait un peu artificiel. Mais comme la mise par écrit d'une conscience, c'est par définition un artifice, pourquoi pas, hein ?
Perso, j'ai trouvé ça vraiment brillant : la confrontation (ou la conjugaison ?) de ce qui sort et de ce qu'on garde pour soi, il y a un côté dispositif baroque, avec jeux de miroirs, contrastes, contre-points.
Le roman me paraît d'autant plus intéressant qu'il se "mouille", contrairement à certains autres livres du Nouveau Roman, il y a une connaissance/maîtrise des codes "traditionnels" du roman, mais avec une volonté de tenter quelque chose de différent, sur la voix, la conscience (en passant : il y a bien sûr quelques passages auto-référentiels, mais c'est fait légèrement, en passant, il écrit pas au Stabilo police 72, le père Claude). Il y a aussi un refus d'avoir recourt à un narrateur, à un chef d'orchestre : c'est le lecteur qui se rapproche le plus de cette position ; ce qui est fascinant, un peu grisant (la conscience un peu sale de tous ces riches !) et totalement voyeur. Norman Bates, again !
8 personnages, mais 16 convives.