Litres et ratures

Et sa fameuse odeur de poisson pourri et de discussions avariées.

Re: Litres et ratures

Messagepar Shane_Fenton » 16 Oct 2018, 14:29

Jaworski a un style incroyable. J'ai bien entamé la lecture de son premier roman, Gagner la guerre, et c'est splendide, la façon dont il manie la langue française.
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Re: Litres et ratures

Messagepar K2R2 » 16 Oct 2018, 18:34

J'adore aussi Jaworski, j'ai pris une baffe monumentale le jour où je l'ai découvert avec son recueil de nouvelles Janua Vera. Gagner la Guerre est aussi, bien évidemment, un must. Pas encore lu Chasse royale, mais cela ne saurait tarder.
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Re: Litres et ratures

Messagepar Shane_Fenton » 31 Oct 2018, 17:02

Je viens de commencer La Purge d'Arthur Nesnidal, un roman sur son passage en prépa littéraire. Et j'ai un peu de mal à accrocher. Le style est volontairement ampoulé, boursouflé, précieux. Il y a au moins 3 figures de style par phrase, et si parfois ça fait mouche et ça fait rire (quand il décrit l'état lamentable des douches et toilettes communes de son appartement), c'est souvent indigeste. J'imagine, par charité, que l'auteur a voulu parodier le style pompeux et la pédanterie de ses professeurs. Mais c'est dur de le lire, et encore plus dur de le suivre. Enfin bon, je n'en suis qu'au début.
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Re: Litres et ratures

Messagepar Elincia » 27 Nov 2018, 21:12

J'ai commencé Leurs enfants après eux de Nicolas Mathieu, le Goncourt de cette année. Une sorte de récit choral étalé sur quatre étés, raconté du point de vue d'adolescents zonards en plein spleen existentiel. Chacun incarne un peu à sa manière les différentes jeunesses et les différentes facettes de la désindustrialisation (années 1990) qui se côtoient au fin fond de la Lorraine, entre ZUP où on deal du shit et campagne périurbaine où on disserte sur les "bougnols" en buvant du picon et s'enfilant des antidépresseurs. En gros, c'est le roman des perdants, ceux qui défilent très probablement en gilet jaune aujourd'hui. En ça, l'Académie a eu du nez.

Je dois en être au tiers, et jusque là, j'ai vraiment l'impression de retrouver l'environnement dans lequel j'ai grandi. Parfois en lisant les répliques de certains personnages adultes, souvent navrantes mais d'un réalisme affolant, je lâche un long rire étrange et gêné, comme pour remettre à distance les plus moches aspects de ce milieu que j'ai "réussi" à quitter. Et de ce que j'ai cru comprendre, Nicolas Mathieu cherche un peu à exorciser tout ça puisque c'est pas mal autobiographique, au moins dans l'esprit. Après dans l'écriture, je ne sens pas encore ce regard de "provincial converti au parisianisme" qui viendrait donner la leçon, même si certaines scènes me gênent un peu pour d'autres raisons.

Bref, c'est plutôt pas mal, et la dimension chorale apporte beaucoup au récit - elle permet de bien couvrir toute la galerie des losers du néolibéralisme et les ramifications de ses effets anesthésiants sur la vie du quotidien. Y'a quelque beaux moments aussi cela dit, des instants de flottement et de lâcher prise dans la vie des jeunes, même si tu te demandes parfois jusqu'à quel point ils vont s'abîmer dans le rien existentiel qu'on leur propose. En tout cas ça se lit tout seul, c'est pas poseur pour un sou, et y'a quelque chose d'enivrant dans cette longue dérive estivale.
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Re: Litres et ratures

Messagepar Shane_Fenton » 08 Jan 2019, 16:38

Je poursuis ma lecture du livre de Dave Grossman, On Killing. Il est absolument passionnant et stimulant. Le sujet de base, à savoir l'acte de tuer, est un peu ardu et pourrait mettre mal à l'aise. Il pourrait aussi être décortiqué de manière froide et aride. Mais l'auteur arrive à utiliser sa triple formation de militaire, de psychologue et d'historien pour aborder se sujet, et tous ses aspects, dans un contexte plus global, plus historique, justement. On pourrait presque dire que c'est un livre d'histoire militaire revue et corrigée en fonction de ce sujet. Et surtout, les aspects abordés pourraient s'appliquer à plein de domaines de la vie réelle (la vie en entreprise, notamment).

Le récit est fluide et efficace, et le livre se lit facilement, on voit qu'il a été écrit pour que tout un chacun puisse le lire. Pour chaque aspect abordé, le schéma est le même : description de l'aspect, démonstration si besoin (dans le cas où le point abordé contredit une idée reçue), illustration par une anecdote historique accompagnée d'un ou deux témoignages (extraits d'un autre bouquin, d'un article de revue ou d'une interview conduite par l'auteur). J'ai tout de même un bémol en ce qui concerne le plan, pas forcément évident de prime abord.

En effet, Grossman commence par avancer que tuer n'est pas un acte naturel, et illustre son propos par les théories du Brigadier-Général SLA Marshall sur les fantassins américains de la 2nde guerre mondiale, comme quoi ils n'étaient que 15% à être prêts à faire feu sur l'ennemi. Jusque-là, OK, je pense qu'il a bien fait de commencer par ça. Le chapitre 1 va donc essayer de démontrer que les théories de Marshall s'appliquent à toute l'histoire militaire jusqu'à récemment, à savoir que toutes les armées du monde et de l'histoire se sont confrontées à une résistance innée chez l'homme à tuer son semblable. Très bien pour ma part, c'est comme ça que j'aurais procédé : prendre un point de départ (les théories de Marshall) pour bâtir une généralité à coups d'anecdotes historiques. Mais ensuite ça se gâte : le chapitre 2 se concentre sur les traumatismes psychologiques des soldats, et les différents facteurs qui en sont la cause, tandis que le chapitre 3 se penche sur la relation entre la distance physique du soldat et la propension à tuer sa cible, et que le chapitre 4 examine enfin les différents facteurs qui permettent de dépasser sa résistance à tuer son prochain... ce qui inclut la distance physique abordée dans le chapitre précédent.

Pour moi, un tel plan n'est pas intuitif, ni très cohérent de prime abord, il peut même paraître redondant, mais après réflexion, ça se défend plus ou moins :

- D'abord, dans l'intro, l'auteur présente une thèse "révolutionnaire", à savoir que l'homme possède une résistance innée à tuer son semblable. Il en profite pour la pimenter un peu avec un côté "on nous cache tout on nous dit rien", en affirmant notamment que les manuels d'histoire sont restés muets sur la question.

- Dans la section 1, il consolide cette thèse en affirmant que les armées du monde entier et de toutes les époques se sont confrontées à cette résistance.

- Dans la section 2, il va encore la renforcer et se positionner comme pourfendeur d'idées reçues, en abordant le problème des traumatismes psychologiques chez les soldats. En particulier, il va confronter la théorie selon laquelle la peur de mourir est la cause n°1 de ces troubles psychologiques, en mettant sur la table beaucoup d'autres facteurs, bien plus importants selon lui. Comme ces facteurs sont tous plus ou moins liés à l'acte de tuer et à la résistance humaine à tuer, ça lui permet, au prix d'une petite parenthèse dans son récit, de solidifier sa thèse.

- Dans la section 3, il va circonscrire les limites de cette résistance à tuer, en expliquant qui elle concerne et qui elle ne concerne plus. En gros, les artilleurs, les bombardiers, les pilotes de chasse, les conducteurs de char... ne sont pas touchés (dans une moindre mesure, les snipers non plus) parce que la distance physique permet une distance émotionnelle. En revanche, quand on peut voir l'ennemi et qu'on peut même le toucher, c'est là que les choses se gâtent.

- Dans la section 4, une fois la thèse consolidée et ses contours bien tracés, il peut rentrer dans le vif du sujet et décortiquer l'un après l'autre les facteurs qui permettent à un soldat de dépasser sa résistance à tuer son semblable. Ces facteurs sont les suivants : la proximité d'une autorité incontestable, l'appartenance à un groupe (deux facteurs qui permettent la diffusion de responsabilité), la distance par rapport à la victime (pas seulement physique, mais aussi émotionnelle, morale, culturelle et sociale), "l'attractivité" de la victime en tant que cible à abattre, et la prédisposition de celui qui tue (soit parce qu'il est "naturellement" agressif à la limite de la psychopathie, soit parce qu'il a été conditionné par son entraînement, soit parce qu'il a un désir de vengeance).

Un mot à propos de cette section, puisque c'est le coeur du livre (mais pas sa partie la plus importante). Avant de la lire, je m'attendais à une "formule magique" contenant des "techniques secrètes" connues jusque-là de quelques initiés seulement. Il est vrai que si on prend les techniques de frappe aux points vitaux (qui constituent le stade ultime de la connaissance dans de nombreux arts martiaux), elles ne sont pas supposées être connues de tout un chacun, et elles sont entourées de toute une partie mystificatrice. Dave Grossman a d'ailleurs le chic pour "sur-vendre" cet aspect de son livre. Mais en lisant cette section, il y a de quoi être déçu. Pour la plupart, les facteurs décrits relèvent du bon sens, c'est juste leur combinaison et leur mise en perspective dans le contexte historique qui pourrait passer pour novatrice. Ils permettent de regarder d'un autre oeil des évènements, des anecdotes historiques, ou même des oeuvres de fiction (je pense à "I comme Icare" ou le documentaire "The Act of Killing"). Mais il n'y a rien de vraiment magique. Pris individuellement, je ne les trouve pas nouveaux. Mais peut-être que je n'aurais pas pensé à les combiner.

- Dans la section 5, après avoir étudié les facteurs permettant de tuer une cible le plus souvent militaire, donc "légitime", Grossman se penche sur le problème des atrocités commises en temps de guerre, à savoir le fait de tuer une cible "non légitime". Il en décrit les mécanismes en fonction des facteurs établis dans la section prédédente, dans le contexte de la résistance à l'acte de tuer. Et il en déduit que ces facteurs rentrent en jeu, soit quand une atrocité a lieu, soit quand ses auteurs se font tuer à leur tour. Ce qui permet la transition avec la section suivante.

- Dans la section 6, après avoir expliqué ce qui permet de tuer, l'auteur se penche sur ce que ça fait de tuer. Il décrit notamment toutes les étapes de la "réponse" psychologique au fait de tuer, à ce qui se passe dans la tête avant, pendant et après l'acte. Première étape : le doute, dû à la résistance naturelle à tuer son semblable. Deuxième étape : l'action elle-même, le moment où on tue (à condition d'avoir dépassé sa résistance). Troisième étape : un moment de soulagement, voire d'excitation (qui prend parfois la forme d'un "shoot" d'adrénaline). Quatrième étape : quand l'excitation s'est dissipée, on prend la mesure de ce qu'on a fait, et il ne reste plus que le remords, voire le dégoût, de ce qui s'est produit. Cinquième étape : une tentative de rationalisation et d'acceptation de ce qu'on vient de faire, que l'on ait tué ou pas (si on est resté bloqué à l'étape 1 ou 2). Grossman essaie d'appliquer ce modèle aux attentats-suicides, et même à certaines élections de présidents ayant conduit ou mené des guerres (Eisenhower ou George Bush Sr.) mais je ne suis pas convaincu.

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(la suite au prochain post...)
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Re: Litres et ratures

Messagepar Shane_Fenton » 08 Jan 2019, 19:02

Retour à On Killing de Dave Grossman :

- Dans la section 7, que je suis toujours en train de lire, l'auteur se sert des modèles établis dans les sections précédentes afin d'expliquer ce qui a merdé au Viêt Nam. Le sous-titre de la section parle de lui-même : "qu'avons-nous fait à nos soldats ?". Il commence par affirmer que la grande nouveauté de la Guerre du Viêt Nam par rapport aux guerres précédentes, c'est qu'on est passé de 15% de fantassins près à faire feu avec leur arme en combat rapproché à 90%, et que ce ratio a été obtenu grâce aux méthodes modernes de désensibilisation et de conditionnement à tuer, héritées des travaux d'Ivan Pavlov et B.F. Skinner sur la psychologie comportementale. Ensuite, il explique que ce "progrès" possède un coût psychologique caché, mais dévastateur : les soldats américains ont été entraînés à tuer leurs semblables, une écrasante majorité a franchi les étapes 1, 2, 3 et 4 du modèle psychologique établi à la section 6, mais tout un tas de facteurs (jeunesse des recrues, absence d'expérience et de modèles, brièveté de la période d'engagement, état de guerre permanent sans aucune ligne de front, civils perçus comme ennemis potentiels, aucun "rituel de purification", retour honteux au pays, défaite diplomatique, condamnation morale et honte nationale, etc...) les ont empêchés de "faire leur deuil" et de franchir l'étape 5, celle de la tentative de rationalisation et d'acceptation. Il en a résulté une explosion de cas de stress post-traumatiques et d'individus bousillés.

- Enfin, dans la section 8, que j'ai déjà lue en partie il y a longtemps, on passe au point le plus important du livre, le véritable objectif de la théorie de Dave Grossman, celui qui l'a rendu célèbre et qui en a fait un intellectuel engagé contre la violence des médias, et tout particulièrement la violence des jeux vidéo. A savoir que selon lui, cette violence utilise les mêmes ressorts psychologiques que ceux qui ont été étudiés dans la section 4, et donc qu'elle possède les mêmes effets que la désensibilisation et le conditionnement militaire qui ont permis à 90% des fantassins de la Guerre du Viêt Nam de faire feu sur l'ennemi. En réalité (toujours selon Grossman, je précise), la violence des médias est en elle-même un conditionnement, à la fois pavlovien et skinnerien, qui apprend à la fois à tuer efficacement, à banaliser cet acte, et même à l'aimer. Sauf que ce qui a été imposé à des soldats, dans le cas d'une discipline militaire stricte, mais au prix d'une catastrophe psychologique majeure (sans oublier les "loupés" comme le massacre de My Lai), est en train d'être appliqué à des enfants en bas âge, sans aucun garde-fou. C'est ce qui explique, selon lui, la criminalité violente qui frappe les Etats-Unis, et notamment, sous ses formes les plus extrêmes, les "school shootings", les guerres de gangs, et le terrorisme domestique.

Il va falloir que je relie cette dernière section, mais à l'époque où je m'étais penché dessus, elle m'a paru pauvrement argumentée. Et pour cause : à ce moment-là, Grossman sort de son domaine de compétence pour devenir critique culturel, et malgré quelques remarques bien senties, il n'est définitivement pas aussi doué sur ce terrain. En fait, même en faisant abstraction de ses futurs travaux et de la terrible baisse de qualité qui a suivi (je pense notamment à son dernier pamphlet, le nullissime Assassination Generation), je me dis qu'une personne possédant à la fois le triple bagage de Dave Grossman (militaire, psychologue et historien) et une connaissance solide de la pop culture des années 80-90 aurait pu formuler une critique dévastatrice de la violence de cette pop culture, en dressant des parallèles beaucoup plus précis, pas forcément justifiés, mais beaucoup plus compromettants.

Mais je me dis aussi qu'à cette époque, Dave Grossman était encore quelqu'un de mesuré et d'honnête, quelqu'un avec qui on aurait éventuellement pu discuter, voire (soyons fous) quelqu'un dont les connaissances en psychologie et en histoire militaire auraient pu être utilisées pour représenter la violence de manière plus intelligente, que ce soit dans les jeux vidéo ou ailleurs. Après la tuerie de Jonesboro en 1998, c'est devenu impossible, il s'est changé en croisé fanatique et irrécupérable, et c'est allé de mal en pis avec le culte qu'on lui a voué aussi bien du côté des activistes anti-violence que de celui des forces de police (culte qui perdure encore aujourd'hui, d'ailleurs).

En bref, plus j'avance dans la lecture de ce premier livre, On Killing, plus je constate sa qualité et son intérêt, plus je déplore l'affreux gâchis qui a suivi.
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Re: Litres et ratures

Messagepar K2R2 » 11 Jan 2019, 11:30

Merci pour le compte-rendu fort intéressant, mais ce serait bien que tu argumentes un peu plus ta conclusion. En quoi Grossman fait-il fausse route lorsqu'il développe sa théorie du lien entre conditionnement (désensibilisation) et violence, par rapport aux jeux vidéo s'entend ? J'aimerais bien en savoir davantage, parce que c'est franchement passionnant comme perspective.
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Re: Litres et ratures

Messagepar Shane_Fenton » 11 Jan 2019, 12:27

K2R2 a écrit:Merci pour le compte-rendu fort intéressant, mais ce serait bien que tu argumentes un peu plus ta conclusion. En quoi Grossman fait-il fausse route lorsqu'il développe sa théorie du lien entre conditionnement (désensibilisation) et violence, par rapport aux jeux vidéo s'entend ? J'aimerais bien en savoir davantage, parce que c'est franchement passionnant comme perspective.


Je suis justement en train de relire cette section 8. Ce qui m'avait frappé quand j'ai feuilleté le livre la première fois, et qui me frappe encore plus maintenant que j'ai lu le livre à fond, c'est que cette section est pauvrement développée par rapport aux sections précédentes. C'est de ça dont je parle quand je dis que Grossman sort de son domaine de compétence.

Pour être plus précis : dans les sections précédentes, il développait chaque point de son argumentation, et l'illustrait par un ou deux exemples, soit des anecdotes historiques, soit des témoignages écrits, soit des études psycho-socio, soit les trois à la fois. Pour chacun de ces aspects, il y avait de la matière. Et c'est justement cette finesse de réflexion que je ne retrouve pas dans la majeure partie de la section 8. Certes, il fait un rapprochement effectivement novateur entre conditionnement militaire et "conditionnement" médiatique pour expliquer qu'ils produisent tous les deux les mêmes effets, à savoir la suppression des inhibitions naturelles face au fait de tuer son semblable. Et il décrit vaguement ce qu'il veut dire par là. Notamment, il explique que voir des films violents lors de sorties au ciné avec ses copains accoutume d'autant plus à la violence qu'on l'associe à des choses qui font plaisir (les amis, le milk-shake, éventuellement la copine, etc...), ce qu'il décrit comme un conditionnement pavlovien. Mais il en reste là et donne zéro témoignage. De même ,il explique également que les jeux de type "lightgun game" qui se jouent avec un flingue dans les salles d'arcade représentent un conditionnement opératoire, dans le sens où ils apprennent à tirer avec efficacité, mais sans les gardes-fous de l'entraînement militaire. Mais il donne zéro exemple de jeux, zéro témoignages, zéro étude pour dire que ce sont effectivement des jeux pratiqués en abondance. Il balance son association, et basta, on est supposé le croire sur parole.

La seule illustration qu'il donne, c'est l'augmentation de la criminalité violente, pas seulement les meurtres (qui restent stables), mais surtout les tentatives de meurtre, qui selon lui montent en flèche depuis 1957. Et il essaie de dire que les facteurs qui favorisent cette criminalité ont été toujours là, donc qu'il y a un nouveau facteur explicatif de cette augmentation, et c'est pour lui la violence des médias, qui n'était pas aussi présente avant. Mais il en reste là, et une fois encore, on est supposé le croire sur parole.

Le comble, c'est que quand on l'interviewait à l'époque, il lui arrivait d'être plus précis à l'oral qu'à l'écrit (dans cette interview de 1996, par exemple, il donne le nom d'Operation Wolf). Alors certes, c'est facile de critiquer après coup, d'autant que la précision, les études, les exemples de films et de jeux... sont venus plus tard, avec ses ouvrages suivants où il s'en est donné à coeur joie (Stop Teaching Our Kids To Kill, On Combat, Assassination Generation). Malheureusement, ce qu'il a gagné en précision, il l'a perdu en mesure et en honnêteté... mais c'est une autre histoire.
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Re: Litres et ratures

Messagepar K2R2 » 11 Jan 2019, 15:33

Oui je comprends mieux le manque de matière, c'est d'ailleurs dommage qu'il invalide lui-même son propre argumentaire faute de l'étayer suffisamment. Mais peut-être y a-t-il déjà un biais dès le départ puisqu'il part du principe de nous évoluons dans une société de plus en plus violente alors que ce n'est pas du tout une certitude. D'ailleurs si l'on y réfléchit bien nos sociétés sont (physiquement) moins violentes que les civilisations passées, c'est notre tolérance à la violence qui a diminué (le taux d'homicide par habitant était largement plus élevé au Moyen-Age). Ou alors Grossman s'inscrit dans un temps bien plus court (celui des cinquante dernières années) et du coup son analyse reste épidermique et sujette à n'importe quelle variation future du taux de criminalité.
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Re: Litres et ratures

Messagepar Shane_Fenton » 15 Jan 2019, 16:30

Voilà, j'ai fini la lecture de On Killing.

J'en ai profité pour relire à fond la section n°1, celle où Dave Grossman avance justement qu'il y a chez l'homme une résistance innée à tuer son semblable, et qu'elle est tellement forte que la majorité des soldats, en situation de combat rapproché, ont refusé de faire feu sur l'ennemi (soit ils tiraient ailleurs, soit ils ne tiraient pas du tout). Pour appuyer ses dires, il prend exemple, d'abord sur le monde animal (où une confrontation entre deux animaux de la même espèce résulte le plus souvent dans un concours de posture, puis une confrontation non-mortelle et une soumission), ensuite sur les anecdotes tirées des guerres modernes : la 2ème Guerre Mondiale avec les études du Brigadier S.L.A. Marshall (le fameux taux de 85% des soldats qui n'ont jamais fait feu sur l'ennemi), mais aussi la 1ère Guerre Mondiale et la Guerre de Sécession. A propos de cette dernière, il mentionne notamment les fusils récupérés lors de la Bataille de Gettysburg : une écrasante majorité d'entre eux étaient chargés et n'avaient pas été utilisés pour tirer (certains étant chargés et rechargés plusieurs fois sans qu'on ait fait feu avec).

Après lecture détaillée, cette section me paraît aussi faiblement argumentée que la dernière, celle où il établit un lien entre le conditionnement militaire et le "conditionnement" par la violence des médias. Certes, Grossman donne quelques anecdotes historiques intéressantes, qu'il faut prendre en compte. Mais le contenu consiste surtout en des déductions et des théories personnelles : "je crois que...", "je suis sûr que...", "je suis d'accord avec untel sur le fait que...". Et il ne parle pas beaucoup des contradicteurs de S.L.A. Marshall alors qu'il y en a eu, pourtant. En fait, selon moi, il succombe à l'arrogance de certains jeunes thésards qui, croyant avoir trouvé quelque chose de révolutionnaire, se met à mépriser ses prédécesseurs pour ne pas y avoir pensé.

Ceci dit, la faiblesse de cette section n'enlève rien au mérite des sections suivantes, beaucoup mieux étayées. Et le livre reste passionnant.
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Re: Litres et ratures

Messagepar Shane_Fenton » 07 Fév 2019, 13:53

Après l'ouvrage de Grossman, je suis passé à un livre d'un tout autre genre : Porn Valley de Laureen Ortiz.

J'ai d'abord cru à un roman, mais c'est en fait une enquête sur l'état actuel du milieu du porno, à l'endroit même où ses différents acteurs vivent et travaillent, à savoir dans un coin reculé Californie, pas très loin de Hollywood. L'enquête est passionnante, agrémentée de plusieurs portraits (d'acteurs, d'actrices, de producteurs puissants ou déchus, d'anciens essayant de monter un syndicat, de personnes bousillées qui n'arrivent pas à quitter le milieu, etc...). Presque chaque personne rencontrée a droit à sa biographie, mais en plus fouillé et plus humain qu'une vulgaire fiche Wikipédia. Il s'agit en fait d'une histoire d'hommes et de femmes, d'aventuriers et de losers magnifiques. Beaucoup de portraits sont consacrés à des actrices et ex-actrices dont je regardais les performances à une époque, et j'apprécie de savoir qui sont les personnes derrière les "performeuses". Ce livre donne un sens à un monde dont l'imaginaire a occupé une place non négligeable dans ma vie, et il rend leur humanité aux personnes qui gravitent dans ce monde à divers niveaux.

Quant à l'enquête elle-même, il s'agit en fait de retrouver la trace d'une ex-actrice ayant essayé de monter un syndicat pour représenter et défendre les personnes qui travaillent dans l'industrie (et aussi pour les protéger des MST qui y font des ravages dans leurs rangs), et qui a mystérieusement disparu. En attendant de savoir si elle est vivante, l'auteure nous présente toute la galerie de portraits dont je vous ai parlé.
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