Poisson frais

Yakuza 6

L’art de la révérence discrète

Loin du grand baroud d’honneur qu’on était en raison d’attendre, Kiryu Kazuma tire sa révérence sur un mode mineur. Cela ne veut pas dire que SEGA n’a pas mis les petits plats dans les grands : après plusieurs épisodes recyclant jusqu’à plus soif les mêmes assets, un tout nouveau moteur apporte un souffle léger mais neuf, tandis qu’un casting de stars (au premier rang desquelles "Beat" Takeshi Kitano, patate dans la bouche, joue les papy yakuzas) file la voie cinématographique que la série suit depuis ses débuts. Mais en ressortant Kazuma du placard à la faveur d’un jeu de pistes - qui n’est au fond rien d’autre qu’un acte d’amour pour sa fille adoptive Haruka — le jeu nous plonge au coeur d’un territoire fascinant, celui de la province japonaise figée dans un charme tout aussi vieillissant que sa population.

Le petit port d’Onomichi, village où le soleil caresse le panorama resplendissant de la Mer intérieure et son découpage d’îlots, se pose en contrepoint des séquences situées à Kamurocho, Tokyo. D’un côté, un dédale de rues étroites et pentues, abritant temples, minuscules bars d’habitués et échoppes artisanales de produits locaux à travers lesquels résonnent les fantômes de la bulle économique — le vendeur de tofu aux cheveux grisonnants subit la dure loi de sa mégère ; le chef retraité de la mafia locale passe ses après-midi à dévorer des parfaits au matcha devant la télé, etc. Shenmue est tout près. De l’autre, c’est la grande ville en mutation permanente, où Kazuma lui-même a bien du mal à retrouver ses repères au milieu de Youtubeurs débiles qu’on finit par tabasser à coups de perches à selfie, se plante sur les claviers rétifs dans les salles de striptease par chat (avec des actrices réelles, plus malaisantes qu’excitantes), redécouvre le Champion District qui enfin a cédé aux pressions des promoteurs et vient d’être rasé, cédant la place à un Chinatown flambant neuf - carrément !

Il va de soi que Yakuza est une grande série réactionnaire. Mais au cynisme d’un GTA, il oppose un décalage amusé et passionné entre vieilles valeurs et nouvelles sociétés. C’est précisément dans cette opposition que Yakuza 6 tient sa réussite. Plutôt que de capitaliser sur sa galerie de personnages connus et admirés des fans, il prend le risque d’inventer une nouvelle troupe de gansters locaux, casting de ploucs aux grands coeurs qui éclipsent nos amis de Tokyo pour s’avérer in fine extrêmement attachants. Il faut les voir débarquer à Kamurocho pour la première fois de leur vie, éblouis par la lumière de la ville avant que Kazuma ne leur arrache la clope du bec : pas de le droit de fumer dans les rues ici, c’est pas ton bled, c’est le Japon d’aujourd’hui ça, coco.

Malgré son extrême répétitivité (le système de progression du personnage, simplifié et revu, peine à atténuer l’épuisement que l’on ressent à voir chaque situation se résoudre par une baston) et son histoire abracadabrantesque (la nostalgie refoulée de la Seconde Guerre mondiale et la politique chinoise de l’enfant unique sont convoquées, mais trop souvent dans un méli-mélo qui limite la portée des sujets), le jeu est un passionnant voyage à travers le paysage japonais contemporain, celui du grand fossé entre les aînés et une génération qui voudrait rompre avec les pères mais ne peut se résoudre à trouver d’alternative en dehors de la tradition ronronnante du pays. Ce thème, Yakuza 6 y touche évidemment dans son intrigue principale, à force de séances de puériculture baveuses (oui, on pouponne dur) et de déclarations filiales enflammées. Cependant, c’est dans les nombreuses missions secondaires, toutes impeccablement écrites et doublées, que le ton se fait le plus libre, cocasse, bouffon et mélodramatique dans le même élan, en un sens intrinséquement japonais. Dans certaines de ces séquences, Yakuza 6 est sans doute l’un des jeux vidéo les plus drôles et les plus justes du monde.

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