Surgelé

Policenauts

Science-investigation

Hideo Kojima est un raconteur. Les délires cinématiques interminables de Metal Gear Solid 4, les références obsessionnelles à un cinéma qui le fascine, la caractérisation extrême de personnages qui rentreront au panthéon vidéoludique, un souci du détail qui vire à la névrose... Hideo Kojima est un raconteur si généreux que la richesse de son univers justifie à elle seule le nombre de ses fanatiques.

En 1994, Konami souhaite une suite spirituelle à Snatcher, petite pépite cyberpunk qui, malgré un succès public très mitigé en Occident, a fait les beaux jours du MSX2 et du Sega CD quelques années auparavant. Kojima y trouvera un terrain propice à libérer son imaginaire. Le roman graphique interactif donne la possibilité à l’auteur d’étendre certains aspects même insignifiants, d’enrichir à loisir le background de son univers ou d’épiloguer sur les détails les plus pointus. Le jeu laisse au joueur le temps de fouiller, d’enquêter, de profiter de la multitude de richesses que laisse l’auteur derrière lui. Une aubaine quand on connaît la rigueur obsessionnelle du game designer japonais.

Si Snatcher avait bénéficié d’une discrète sortie aux USA sur Sega CD, Policenauts n’a jamais eu le feu vert de Konami pour une sortie mondiale [1]. Ainsi le titre se traînera une petite réputation de joyau inaccessible, réservé aux japonophones. C’était évidemment sans compter sur une bande de passionnés…

Durant l’été 2007, Marc Laidlaw [2] et Artemio Urbina traduisent le jeu, sans toutefois réussir à intégrer les sous titres dans le code Playstation du jeu. Il faudra attendre que Michael Sawyer s’attelle à la tâche pour que sorte enfin le 24 août 2009 — le jour de l’anniversaire de Kojima — un patch permettant aux anglophones de découvrir Policenauts.

En 2013, la Terre s’appelle maintenant Home. Jonathan Ingram fait partie des Policenauts, une force spéciale de cinq policiers choisis parmi l’élite mondiale. Cette unité est chargée d’assurer la sécurité de la toute première base spatiale géante de l’Humanité : Beyond. Lors d’une sortie dans l’espace, un mystérieux incident cryogénise Jonathan pendant 25 ans.

De retour en 2040, Ingram s’est retiré à Old Los Angeles en tant que détective privé. D’enquêtes minables en demandes de rançons qui finissent mal pour la plupart, Ingram broie la nostalgie du monde qu’il a subitement quitté dans les cigarettes et l’alcool bon marché. Son ex-femme, Lorraine, débarque un soir dans son bureau. Elle le supplie d’enquêter sur la disparition de son mari, Hojo, qui a laissé trois indices derrière lui : une feuille, des gélules et un mot : « Platon ». À peine sortie de l’immeuble, Lorraine est assassinée. Ingram se promet de découvrir les tueurs de son ex-femme et repart sur Beyond, une base spatiale qui semble renfermer bien des secrets.

Contrairement à l’adolescent androgyne jovial qui renferme sa part sombre assez typique du héros de JRPG, Kojima aime les héros torturés, les atypiques, les repoussants, les blessés… et les vieux. Si Metal Gear Solid 4 s’attardait sur un Snake jeune dans un corps malade et vieillissant, Jonathan Ingram est un homme de 50 ans révolus dans le corps d’un jeune de 25 ans en total déphasage avec son époque. Un point de vue qui réinvente complètement le mythe éternel du héros amnésique, car chaque découverte, chaque description est empreinte de la nostalgie d’une époque lointaine et perdue pour le héros, mais aussi d’une certaine naïveté face aux avancées technologique spectaculaire de Beyond. Policenauts se démarque d’ailleurs de la production japonaise avec son rythme cassé, ses anti-héros et son ton naturaliste flirtant avec le mauvais goût et le tabou (Ingram a la mort de plusieurs enfants sur la conscience lors d’anciennes affaires ratées).

Fidèle à lui même, Kojima s’appuie sur un feu d’artifice de références et pompe sans vergogne le cinéma américain et la mythologie japonaise. Pêle-mêle se retrouvent confrontés l’Arme Fatale pour son duo de héros "Je suis trop vieux pour ces conneries’esque…" l’inévitable Blade Runner, Terminator, la légende de Urashima Tarō et bien d’autres. Chaque plan, chaque cadre de Policenauts respire l’amour que porte son auteur pour toute une sous-culture. Surprenant alors qu’une telle alchimie donne naissance à un polar à l’ambiance réelle et à la personnalité fascinante. Grâce à son background solide, son scénario crédible et ses personnages marginaux, Policenauts réussi l’exploit de maintenir en éveil la curiosité du joueur malgré une interface et une interactivité limitées.

“Trop vieux pour ces conneries...”

Le background, c’est ce qui fait tout l’intérêt de jouer en 2013 à Policenauts. Les jeux de science-fiction mâtinés de polar ne sont pas légions, encore moins ceux qui fourmillent de détails scientifiques quasi maladifs, de références culturelles, et de double niveaux de lecture même dans les plus désolantes scènes d’humour. On sait que Kojima met un point d’honneur à rendre crédible l’environnement scientifique de ses œuvres. Policenauts ne fera pas défaut. L’espace étant devenu un secteur habité comme un autre, l’humanité a du s’adapter en apprenant à maîtriser les effets de la gravité et de l’air artificiel sur son organisme. Qu’à cela ne tienne, l’intéressé pourra se pencher pendant quelques heures sur le background médical du jeu, sur l’usage des drogues à effets régulatrices et cosmétiques, sur l’influence du Cylindre qu’a conçu le physicien O’Neill en 1974 pour rendre habitable la station spatiale géante Beyond, sur l’organisation policée à l’extrême de la société en 2040…

Mais Kojima ne se borne pas à bâtir un monde crédible, il y intègre un autre niveau de lecture, une critique acerbe sur le conservatisme et le racisme latent du Japon. Une auto-analyse de la société nippone qui surprend d’autant qu’elle est, à l’origine, destinée principalement aux adolescents japonais. Ainsi, la société hégémonique productrice de médicaments sur laquelle s’articule l’enquête s’appelle Tokugawa. Il s’agit d’une référence à la dynastie éponyme qui régna sur le Japon pendant plusieurs siècles, et dont l’esprit résonne encore fortement dans la culture populaire, autour des valeurs du corps, du groupe et du sacrifice. L’emblème de la compagnie est la rose trémière qui est un symbole d’allégeance à l’entreprise, par opposition à la loyauté envers le gouvernement. Alors, insidieusement, les soupçons se portent sur les employés d’une entreprise qui ressemblent, jours après jours, plus à un empire despotique qu’à un simple fruit du capitalisme. Certains travailleurs confieront même au héros que la direction générale n’est constituée que de Japonais, car vous savez... "Ces gens là sont tellement racistes qu’ils refuseront qu’une personne d’une autre nationalité puisse être leur égal".

"Un background scientifique solide"

Alors bien sur, Policenauts porte les stigmates de son âge et les tares de son auteur. Chaque personnage féminin est sexualisé au maximum et devient l’occasion d’un jeu de séduction lourdingue, immature et sexiste à souhait. L’interface, composée à 90% de clics et de choix de dialogues (seule la version Saturn bénéficiait de passages avec tir au pistolet supplémentaires), loin des standards actuels, et parfois — souvent —, le jeu est un peu trop bavard [3].

Malgré tout, Policenauts est bien plus que le jeu "avant-Metal Gear Solid", bien plus qu’un laboratoire expérimental, même si on retrouve des éléments de la saga qui a starifié Kojima : Meryl Silverburgh, la nièce du Colonel Campbell depuis MGS1, est déjà là ; les références méta aussi puisqu’une scène supplémentaire est disponible si l’on possède une sauvegarde de Tokimeki Memorial sur sa Memory Card... Pour sa réalisation intemporelle, son ambiance, ses thématiques intello-geeks et sa musique curieusement à la mode [4], Policenauts est bien plus qu’une curiosité, il demeure un grand jeu de science-fiction.

Pour découvrir la version anglaise, vous devez mettre à jour votre jeu au format .ISO avec le patch disponible à cette adresse, dans la rubrique "Patch". Le fichier compressé contient des instructions suffisamment claires.

Notes

[1] Contrairement à ce que déclarera Kojima prétextant des problèmes de lip sync...

[2] Pas celui qui travaille chez Valve.

[3] Jeremy Blaustein, producteur chez Konami, confiera d’ailleurs que c’est la raison principale pour laquelle Konami a choisi de ne pas éditer le titre en occident

[4] signée Motoaki Furakawa et Koichi ‘Daytona USA’ Namiki

Il y a 2 Messages de forum pour "Science-investigation"
  • Manu Le 27 septembre 2013 à 15:27

    Ah trop cool ; ça fait un petit moment que je l’ai patché, et j’attendais d’avoir un peu plus de temps pour m’y mettre. On ne trouve pas trop de critiques du jeu sur Internet, la votre est donc plus que bienvenue !

  • Falstaff Le 6 décembre 2013 à 20:53

    Salut, ça va (depuis le temps) ?

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