Paper, please

Editorial

Paper, please

Je ne crois plus trop à la presse papier. Comment abandonner le confort de la publication sur internet, l’immédiateté, la possibilité de lancer une idée, de se corriger au vol, d’avoir un contact immédiat avec les lecteurs ? Comment accepter les calibrages, les bouclages, les contraintes de mise en page ?

Ma position est assez paradoxale : je suis un amoureux des livres, et jamais je n’échangerais ma bibliothèque que je peux regarder, caresser, un peu imposante et poussiéreuse, contre une tablette. J’achète tous les mois le Monde Diplomatique, souvent le Canard Enchaîné, parfois Canard PC… Pourtant la presse papier me semble un étrange archaïsme, qui ne parvient que rarement à me décrocher de l’écran, même si la qualité du contenu trouvé sur le web est très variable à cause d’un modèle économique basé sur le clic et la réactivité. Après la fermeture fin 2012 de M.E.R.7 (Joystick, Joypad, Jeu Vidéo Magazine…), qui ne m’a guère émue même si certaines publications de l’éditeur ne manquaient pas de bons articles — que je ne lisais pas —, tout semblait indiquer que la messe était dite, et que l’avenir de la presse de jeu vidéo s’inscrirait exclusivement sur le web, plus réactif, plus novateur, plus libre.

Et voilà que sur les décombres de son principal fossoyeur, la presse papier jeu vidéo française semble renaître. Canard PC pète la forme, le véteran Jeux Vidéo Magazine est toujours là, Pix’n’Love est une maison établie, Videogamer (je ne suis pas client) fête son premier anniversaire, et deux nouveaux larrons ont débarqué fin 2013 : JV — Sortons le grand jeu, mensuel qui en est déjà à son numéro 3 et GAMES, bimestriel, dont le premier numéro est toujours en kiosques.

Le premier paraît au premier abord relativement traditionnel, il s’inspire de la dernière version de Joystick dont sont issus une partie de ses rédacteurs. Après un premier numéro perfectible mais prometteur, le magazine semble avoir trouvé son rythme, notamment grâce à des enquêtes et des éditoriaux pertinents.

Le second, j’y écris, donc il faut prendre tout ce que je peux en dire avec les larges pincettes réservées à toute forme d’autopromotion. À vrai dire, quand Jérôme Dittmar, le rédacteur en chef, m’a contacté pour me proposer d’intégrer l’équipe, j’ai d’abord été plutôt sceptique. Un magazine papier, en 2013 ? Et puis, au fur et à mesure je me suis en quelque sorte laissé piéger, et je me suis retrouvé à interviewer trois de mes idoles, un Jeff Vogel éreinté par le développement d’Avadon 2, une Christine Love (Analogue, Hate Plus) passionnée et passionnante, un Johan Andersson (Europa Universalis IV) féru d’histoire… Et même si tout n’est pas parfait, me voilà plein de projets pour le numéro 2 et pour la suite.

Le résultat est-il à la hauteur des ambitions affichées ? Ce sont les lecteurs qui trancheront, comme toujours.

Quoiqu’il en soit, en mettant la main à la pâte, je commence petit à petit à changer d’avis sur la presse papier, qui après tout n’est pas totalement dépourvue d’avantages. Malgré une couverture qui n’est pas au goût de tous, malgré les coquilles, il y a le plaisir de tenir en main le magazine. Et puis il ne faut pas négliger la question économique. En attendant que se généralise un modèle d’abonnement façon Mediapart ou Arrêt sur Images, les sites web professionnels ne vivent que de publicité, ce qui n’est pas sans poser quelques problèmes. Enfin, les contraintes du bouclage et du calibrage inhérentes à la diffusion en kiosque n’ont pas forcément que des inconvénients. Ils constituent aussi une appréciable source de motivation, et créent une véritable émulation.

À voir si l’actuelle floraison de magazines est vouée à durer… Merlanfrit a décidé d’interroger, nous l’espérons sans trop de complaisance, un certain nombre des acteurs de cette nouvelle vague de la presse jeu vidéo.

Il y a 11 Messages de forum pour "Paper, please"
  • Nicolas Turcev Le 17 janvier à 17:30

    Cool l’édito ! Pour revenir sur les avantages/désavantages du support, je me demande si le fait de bosser sur du papier donne une certaine légitimité dans les relations avec les éditeurs/développeurs. Je veux dire, dans Games, on trouve quand même un bon paquet d’interviews avec de grosses pointures alors qu’il n’y a pas de gros événement qui se prête à une telle couverture (E3, Gamescom...), ce qui n’est pas le cas j’ai l’impression dans la presse web française, où pour avoir une interview avec Kojima ou Ueda, faut que ça s’inscrive dans le cadre de la promotion de leur jeu et c’est toujours ultra verrouillé. Donc il me semble que le papier permet d’aborder le monde de l’industrie d’une façon un peu plus ouverte que ne le permet le web, qui du fait de son orientation plus "conso", n’aura de toute façon pas forcément la volonté de creuser. Ou bien, je dis du caca.

  • Franz Le 18 janvier à 15:27

    Bonjour,

    Est-il possible de trouver Games en belgique ? J’ai déjà fait quelques kiosques en vain. Si non, est-il possible de le commander ?

  • Martin Lefebvre Le 18 janvier à 15:50

    @Nicolas disons que GAMES ne part pas totalement de zéro niveau réseau, puisqu’une partie de l’équipe vient de Chro, qui fait depuis longtemps ce genre de choses... Et puis qu’il y a des gens qui ont l’habitude de ça comme Erwan Higuinen par exemple.

    Après les pointures, des fois il n’y a rien à faire (pour le prochain numéro on a un certain nombre de trucs en souffrance, et moi perso je me suis pris un vent en essayant d’avoir Garriott pour prendre un exemple...), des fois on peut y arriver avec des efforts... Ueda a été chopé par Jérôme sans passer par les RPs, via Twitter, après une savante approche aidée par un traducteur... :)

    Si les sites web français ne le font pas plus, c’est parce qu’ils n’ont pas forcément le temps, que ce n’est pas rentable au clic par rapport à un test / une news... Alors que si tu as une ligne éditoriale magazine et que tes lecteurs payent pour ce genre d’entretiens, ça peut valoir le coup de faire l’effort d’entrer en contact, de relancer, etc. Je suis certain que beaucoup des journalistes qui bossent dans le web voudraient réaliser plus d’interviews avec leurs créateurs favoris, mais que ce n’est pas la priorité éditoriale, parce que je ne pense pas que ce soit source d’un trafic considérable. Après je peux me tromper.

    @Franz A priori je ne pense pas que GAMES soit dispo en Belgique... enfin je dis ça je ne suis pas sûr, il faut demander aux chefs sur Twitter ou Facebook.

  • Franz Le 18 janvier à 16:32

    J’ai effectivement eu confirmation via facebook que le premier numéro de Games n’était pas dispo en belgique. Du coup, j’espère juste que votre participation au magazine ne sera pas synonyme d’une baisse de régime sur Merlanfrit. (?)

  • Martin Lefebvre Le 18 janvier à 17:03

    J’espère aussi... il faut juste que j’apprenne à me passer de sommeil. :) Je risque d’être un peu pris ces prochaines semaines. L’avantage du mag, c’est que ça me motive pour tenter des trucs qu’on fait peu ou pas sur Merlanfrit (notamment de l’entretien parce qu’en fait c’est assez lourd à mettre en place). Mais de toutes façons il y a toujours des choses que j’écrirai sur Merlanfrit et pas ailleurs.

  • Nicolas Turcev Le 18 janvier à 19:00

    Martin : ouep, je vois complètement ce que tu veux dire et je suis assez d’accord. Après, pour le web et les interviews, c’est peut-être aussi une question d’éducation de l’audience. C’est à dire que depuis le début de la presse internet jv, on a inculqué aux lecteurs certaines attentes comme les tests et les news, et les interviews n’en faisaient pas particulièrement partie. Du coup ça doit être assez compliqué d’intéresser un public à un contenu auquel il n’a jamais vraiment été sensibilisé. Ça implique de prendre des risques, notamment de baisse de trafic si la ligne éditoriale s’en voit grandement impactée. Donc oui, ça doit pas être évident d’opérer un grand virage et de faire des interviews le fonds de commerce des sites internet.

  • Martin Lefebvre Le 18 janvier à 19:19

    En tout cas c’est la ligne de défense des sites pour expliquer la façon dont ils fonctionnent. Il me semble que c’est Julien Chièze qui disait qu’ils faisaient des articles de fond, des interviews (ce qui est en partie vraie, après la qualité, c’est une autre histoire), mais que ça ne "marchait pas", que c’était limite pour le plaisir mais que ça ne faisait pas de beurre.

    Après oui, il y a l’éducation, la mise en avant... Un RPS fait de la news à clics mais aussi des papiers de fond qui marchent très bien... Contexte anglo-saxon, certes, mais tout de même. Un truc qui m’enerve aussi c’est la façon dont les sites sont structurés. GK par exemple, qui propose plein de bons papiers économiques... Et les laisse se perdre dans la masse sans vraiment les mettre en valeur.

    Je dis pas que les sites sont responsables entièrement du système, mais en s’y glissant, forcément ils le perpétuent. Et c’est là qu’à mon sens pour avoir l’équivalent de ce qu’on peut faire en papier sur le web (à part les gros sites anglo-saxons qui ont un public potentiel beaucoup plus large), il faudrait des sites à abonnement.

    Les sites qui vivent de la pub ont tendance à vendre du "temps de cerveau disponible" plus que des papiers de fond.

  • Nicolas Turcev Le 19 janvier à 17:46

    Entièrement d’accord. Cela dit, pour qu’on ait un Mediapart ou un Arrêt sur Images du JV, il va falloir se lever tôt : j’ai l’impression que le culte de la gratuité qui s’est développé avec internet est encore plus présent dans le microcosme vidéo-ludique (chez les lecteurs). D’autant que les gros sites comme jeuxvideo.com agrègent un public relativement jeune qui n’a pas forcément les moyens de se payer un abonnement. Puis au final, le truc c’est de se demander si les sites à orientation conso ont vraiment envie de se triturer les méninges pour trouver un modèle économique viable qui leur permettrait de faire des papiers plus intéressants, ou s’ils se complaisent dans ce statu quo.

  • Steph Le 19 janvier à 23:35

    Martin, tu m’as fais redécouvrir les vertus du marché. Et l’interview du yéti que vous proposez aujourd’hui est à ce titre passionnante !

    Il ne fallait pas attendre un sursaut éthique - qui n’arrive jamais - il fallait seulement les mettre en situation de s’adapter ou mourir.

    Finalement, ce que je comprends de tout ça, c’est que le net est la meilleure chose qui soit arrivé à la presse du jeu vidéo papier. A siphonner comme elle l’a fait le public des news et tests tout naze et mal fichus, elle a contraint les autres à se mettre au boulot s’ils voulaient survivre. L’impulsion fondamentale qui aura enclenché la nouvelle fabrique de la presse ne vient pas de quelques opportunistes, mais bien des nouveaux consommateurs (joueur plus vieux et plus diplômés) et des modes de distribution (numérique).

    Allez si la machine fait bien son travail on peut espérer que les seconds remplacent totalement les premiers...

  • Raphael Le 22 janvier à 20:10

    " je me suis en quelque sorte laissé piéger, et je me suis retrouvé à interviewer trois de mes idoles, un Jeff Vogel éreinté par le développement d’Avadon 2, une Christine Love (Analogue, Hate Plus) passionnée et passionnante, un Johan Andersson (Europa Universalis IV) féru d’histoire… Et même si tout n’est pas parfait, me voilà plein de projets pour le numéro 2 et pour la suite."

    L’interview d’idoles, le trip ultime du journaliste JV... On sent bien ton fanboyisme, là ! ;)

  • Margaux Le 10 février à 16:59

    4 ans après mon double 9 au bac français et alors que je feuilletais tranquillement mon Monde Diplomatique pour me donner un air, au moins lointain, d’intellectuelle, v’la ti pas que page 22 [j’espère qu’ici, par stupéfaction, votre bouche s’entre-ouvrira comme pour souligner ma performance] un nom m’interpelle puisqu’il m’est connu ; c’est le votre.
    Ainsi, GG !

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