Surgelé

Silent Storm

Panzerklein mon amour

Mes hommes et moi étions en mission dans les montagnes de l’Oural. De précieux documents interceptés plus tôt nous avaient appris l’existence d’un complexe militaro-industriel ennemi à cet endroit, et j’avais été envoyée pour voir de quoi il retournait. Les sentinelles abattues par le fusil sniper de ma compatriote Zinaïda, j’escaladai prudemment la falaise qui me séparait du premier bâtiment, et c’est à ce moment que je l’ai vu : mon premier Panzerklein !

Les Panzerkleins, armures méchas quasi-indestructibles à la puissance de feu d’un char d’assaut, sont l’aspect le plus décrié de Silent Storm. Pour beaucoup, ils ruinent le jeu, ou du moins en marquent la fin (quand ils n’apparaissent qu’à la moitié). Un mod a même été développé afin de remplacer chacun d’eux par un soldat d’élite, quitte à fausser l’équilibrage et le scénario du jeu.

Encore ignorant de cette polémique, ma première pensée à la vue de ce monstre de titane a été : « Je veux le même », suivie de près par une autre, tout aussi enthousiaste : « Bon, comment je fais pour neutraliser ce truc ? ». Il m’a fallu de nombreuses salves de mitrailleuse, grenades, tirs de bazookas, morts et bien évidement sauvegardes pour réaliser que :

1- Rien dans mon arsenal ne me permettait de détruire les Panzerkleins. 2- Il n’y avait pas un, mais une petite dizaine de Panzerkleins dans les environs. 3- Le complexe était truffé d’explosifs, faisant tout péter au moindre tir de travers. 4- J’étais bien dans la merde.

Engaillardie par ce nouveau challenge, je décidai quand même de tenter ma chance, et quelques heures plus tard, après avoir compris que je pouvais neutraliser les pilotes Panzerkleins à l’aide fusils à énergie laser trouvés sur place et emprunter leurs engins, je me trouvai coincée avec trois de mes hommes dans la caserne, sciemment barricadée par des mechs HS ou à court de munitions. Dehors, quatre Panzerkleins bien actifs tournaient inlassablement autour du bâtiment, et je n’avais plus la moindre cartouche d’énergie laser. L’enfer.

Fort heureusement, mes deux snipers restés en retrait avaient encore les mains libres. Leurs fusils à lunette et leur précision exemplaire étaient inefficaces contre les géants de ferraille, mais ils pouvaient profiter de la diversion qu’on leur offrait pour s’introduire dans le hangar plus loin, et espérer y trouver une arme adéquate.

Yves et Zinaïda ont alors nettoyé le hangar de tous ses soldats, de loin, sans se faire remarquer. Il ont pu pénétrer le bâtiment et ont mis la main sur plusieurs documents top-secrets, diverses armes inconnues, mais aussi, miracle, sur un autre fusil à énergie ! Zinaïda n’avait droit qu’à deux tirs, c’était notre dernière chance.

De retour vers notre oppidum de fortune, celle-ci attendit patiemment que les Panzerkleins fassent le tour du bâtiment jusqu’à ce qu’il n’en reste qu’un du côté de l’entrée : Lev Kirillovich Orlov, commandant du complexe et lui aussi équipé d’un exosquelette. Le premier tir ne fit que l’effleurer, mais la lenteur de son armure l’empêchant de se tourner et de riposter, le second, mieux préparé, l’atteint de plein fouet et le fit tomber dans les vapes. Klosna !

Les réjouissances furent brèves cependant, parce qu’Orlov avait eu le temps d’enclencher l’auto-destruction du complexe et que les trois autres Panzerkleins faisaient déjà demi-tour. Vite : j’ordonnai à Yves d’extraire le traître russe inconscient de sa carlingue pour le ramener à la base tandis que je remontai à bord de mon Panzerklein pour libérer l’entrée. Quelques secondes plus tard, mes hommes se dirigeaient au pas de course vers le bois où l’hélico nous attendait, et moi, dans mon mini-blindé, je faisais rempart de mon corps pour couvrir leur fuite. Nous avions rempli notre mission. Nous avions ramené les plans, Orlov, et un Panzerklein en prime. Les forces étaient à nouveau équilibrées.

L’effet d’une bombe

Je connais déjà la suite : peu à peu, le nombre de Panzerklein va augmenter, de notre côté comme du leur, et très bientôt, avant chaque mission, il me faudra faire un choix : emporter ou non ces armes de destruction massive. Si je ne les emporte pas, je devrai faire face à une difficulté indécente. Si je les emporte, je devrai dire adieu à toute notion de discrétion, d’infiltration, de complémentarité de mes personnages et même de tactique, soit précisément tout ce qui fait la réussite de Silent Storm.

Je le sais, parce que je l’ai lu, sur les sites, les forums... mais aussi parce que je l’ai déjà vécu. Beaucoup de tactical-RPG occidentaux décident en effet de s’auto-saboter en introduisant trop de force brute. Dans Fallout Tactics, ce sont les Super-Mutants, nous obligeant à recourir aux armes et armures énergétiques, et dans Jagged Alliance 2, ce sont les Crépitus, ces insectes géants dont l’éradication nécessite moins de stratégie que de chargeurs de fusils d’assaut. Pourtant, même s’il est communément admis qu’ils sont l’élément de trop, qu’ils ruinent le jeu, moi je les aime ces Panzerkleins. Je les aime parce qu’ils m’ont apportée ma plus belle bataille de tactical-RPG (que je suis loin d’avoir narré dans les détails), mais pas seulement.

À la différence des Super-Mutants ou des Crépitus, les Panzerkleins existent dans les deux camps, ce qui crée une situation proche du dilemme du prisonnier, puisque tout le monde gagnerait à les laisser au hangar, aussi bien côté jeu (préserver le fun) que roleplay (limiter les pertes humaines). Problème : l’intelligence artificielle en face n’a que faire du fun ou des pertes humaines, et par conséquent nous force la main.

Bien sûr, il s’agit de mauvais game design, mais dans le contexte de Silent Storm, celui-ci peut prendre un tout autre éclairage. Silent Storm se situe en 1943, quelques temps après la défaite de l’armée allemande à Stalingrad. Des vérités historiques telles que le climat d’espionnage ou la recherche scientifique effrénée y côtoient donc des éléments de science-fiction. Pourtant, pas besoin d’être Albert Einstein (justement) pour voir qu’un aspect déterminant de cette guerre manque à l’appel et que ces armures fantaisistes ne font que le remplacer : les Panzerkleins, c’est la bombe atomique. « Amusante » coïncidence : en 2003 sortait conjointement à Silent Storm un documentaire nommé Silent Storm lui aussi, et traitant des retombées nocives de tests nucléaires effectués en Australie durant la guerre froide.

Avec le Panzerklein, Silent Storm nous place dans la situation qu’ont sans doute connu les dirigeants américains avec la bombe atomique. On a conscience de sa monstruosité, on ne veut pas l’utiliser, mais comme eux, convaincus que c’est la seule chose à faire, ou cédant simplement à la facilité, on franchit finalement le pas.

Ces sentiments partagés qui nous font détester le jeu d’abord, et le joueur ensuite, sont la raison pour laquelle « j’aime » les Panzerkleins. Par leur biais, Silent Storm décrit ce climat de fin de guerre, et le climat de guerre froide qui a suivi, avec peut-être plus d’intelligence qu’il le voudrait. Il marque en milieu de jeu la transformation du sale en l’immonde, il nous déçoit, il nous dégoûte, et en devenant lui-même ennuyeux, il nous rappelle que c’est ça la guerre, que ce n’est pas amusant.

Silent Storm, de la propagande anti-militariste ? Sa date de sortie et son « gun porn » nous interdisent bien de le penser. Mais il n’empêche qu’il pose accidentellement les bonnes questions, touche là où ça fait réfléchir, et nous pousse en beau milieu de campagne à suivre le sage conseil de Wargame, le film de 1983 : « la seule façon de gagner est de ne pas jouer ». Je désinstalle.

Il y a 2 Messages de forum pour "Panzerklein mon amour"
  • Nicolas Turcev Le 25 janvier à 04:29

    Très intéressant comme analyse, le parallèle est bien vu. J’approuve.

  • Kokos Le 20 avril à 04:55

    Je vous félicite pour l’attitude saine que vous adoptez, j’y admire le positivisme et l’élan constructif. A mon grand regret j’ai bien peur de ne pas en être capable.

    Nous sommes le 20 Avril 2014, il est 2h43. Je suis installé à l’étage de la maison de mes parents. Tout est silencieux, mes parents dorment. Un bout de ciel étoilé apparait au coin du velux. Je suis assis sur une chaise en tissu et mousse, mon ordinateur portable est installé sur une table en bois du début du siècle, j’ai mis des bouchons en liège sous toute cette informatique pour la surélever, récemment voilà qu’elle s’est mise à chauffer. Il fait un peu froid à cause des courants d’air qui traversent la pièce, je baisse les manches de mon pull et avale une gorgée de ricoré chaude sans sucre, j’évite le café à cause de ma tension artérielle, je ne veux pas mourir jeune.

    Je joue à Silent Storm, je n’y avais jamais joué auparavant, je n’en avais même jamais entendu parler ; c’est un jeu sympa. Ma copine me l’a offert, il y avait de la guerre et de la stratégie dedans, elle sait que j’aime la guerre ; ça fait toujours plaisir d’avoir une fille qui pense à vous.

    Jusque là ça me paraissait être un bon vieux jeu de nazis et d’alliés. Quoique je méfiais de l’uniforme type swat des renégats. En tout cas j’aimais beaucoup le système de destruction des bâtiments et des options tactiques qu’il apporte.

    Et puis cette mission dans l’oural, une base inconnue, mon équipe aligne les renégats les uns après les autres, on progresse bien, la racaille teutonne m’arrose de lasers, mais rien de méchant, une fantaisie des développeurs.

    Et puis les panzerkleins.

    Il y en a eu 3, armés de roquettes longue distance. Ce qui avait tout l’air d’une mission réussie s’est transformé en véritable tragédie. Kate a explosé, Armin se vide de son sang sur la neige, i’m loosing bvood me signale il dans un mauvais doublage. Bob mon grenadier court droit devant lui le bazooka sur l’épaule, il tente une roquette désespérée : le panzerklein est touché de plein fouet, un flottement, pas de dégats, surement un nouvel alliage, mi fer, mi lasagne et quart de choucroute. Le tour suivant les panzerkleins font déferler sur mon équipe une pluie de roquettes et de rage. Ils disparaissent. Le contenu de leur inventaire comme dernier témoin de leur existence étalé sur le sol.

    Un juron m’échappe, puis en silence, je reste quelques secondes contemplatif, un peu perdu, un peu confus. Sous le choc. Alt TAB. J’ouvre firefox et tape naïvement dans la barre de google : " comment tuer ces enculés de panzerkleins ".

    En tout cas très bon article.

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