Underdogs Z Edition

Mayhem

Ordo ad chao

De l’ordre vers le chaos. Mayhem est sale, crasseux, agressif, ultra lo-fi et sans moyens. Et c’est bien de jeu vidéo que l’on parle.

Qui s’intéresse encore au cas de Leftfield Productions ? Presque personne, et pas de quoi s’en effaroucher. Le studio californien enchaîne les jeux très majoritairement mineurs, quant ils ne sont pas mauvais, depuis sa naissance au milieu des années 90. Il n’a véritablement émergé qu’à deux reprises, en premier lieu par le biais de l’excellente série de jeux de basket Slam’n Jam, qui n’est cependant qu’un vaste copier/coller d’une autre série issue de l’arcade : Run’n Gun de Konami. Leftfield a aussi pu bomber le torse grâce au réputé Excite Bike 64, déclinaison 3D d’un grand classique de la NES. Problème : tout cela commence à dater sérieusement. En 2008, lorsque sort Score International Baja 1000, le fond semble atteint. Ce piteux rejeton de commande issu d’une collaboration avec Activision donnait l’impression de n’avoir été conçu que dans un seul but : consumer les derniers restes de crédibilité auxquels la société pouvait encore prétendre, et la catapulter au cimetière des voitures numériques pour bramer sa nostalgie aux côtés de figures déchues circonspectes, car globalement bien plus compétentes (Paradigm Entertainment et Pseudo Interactive en premier lieu, Black Rock Studios et Bizarre Creations plus tard [1]).

Cette perspective peu reluisante d’une variation de la rencontre uchronique entre Ed Wood et Orson Welles que s’est autorisé Tim Burton était sans compter sur un précepte immuable de l’underdog : le manque d’ambition n’interdit aucunement l’enthousiasme.

De mysteriis dom Sathanas et Diabolo

C’est ainsi qu’en 2011 Leftfield Productions accouche de Mayhem, multiplateformes aux Etats-Unis et sorti en catimini chez nous sur Playstation 3 un an plus tard. En dépit de sa nature aussi visible que factuelle de jeu budget, ce vaut-rien a bien tenu à se faire remarquer. Pourvu d’un caractère aussi sale que sa trogne, Mayhem ose être un jeu de stock-car, parfaite absurdité au regard du marasme commercial dans lequel la course arcade est déjà engluée. Le sous-sous-genre ne s’en tire guère mieux que ses voisins, ne s’étant franchement manifesté pour la dernière fois qu’en 2004, alors qu’il tentait désespérément de tirer profit d’un hypothétique effet d’aspiration en roulant dans le sillage de Burnout 3 [2].

Sur la septième génération de consoles, un certain nombre de jeux hautement mouvementés a vu le jour (Full Auto, Motorstorm, Blur, Split Second…), mais aucun d’entre eux n’est véritablement centré sur la thématique stock-car avec ses arènes et autres circuits en 8 [3]. Ajoutez à cela Destruction Derby, très silencieux depuis l’épisode Arenas sur Playstation 2, qui n’a guère convaincu. La conclusion s’impose d’elle-même : Mayhem apparaissait comme un non-sens patent en 2011, a fortiori quand il s’agit d’un jeu en dur alors qu’un titre d’arcade de qualité tel que Hydro Thunder Hurricane, bien plus abouti sur tous les plans, n’a eu droit de cité que dans l’antichambre dématérialisée.

Corpse paint

L’autre particularité dont Mayhem s’est servi pour faire son intéressant réside dans son esthétique. Leftfield Productions a pris soin de conférer à sa création un style graphique rappelant immanquablement Madworld. Principalement noir et blanc bien qu’enrobé de rouge (le ciel et quelques éléments de piste) et de jaune (les items et les onomatopées apparaissant suite aux chocs entre véhicules), le jeu se montre d’une singularité très plaisante sur ce point, les voitures tout droit issues des années 60/70 renforçant un sympathique cachet rétro. Le mode Carrière daigne même tenter une justification de ce choix inhabituel en se présentant sous la forme d’un comics dont on débloque les éditions au fur et à mesure de la progression. L’idée est rigolote mais guère exploitée (on ne débloque que des couvertures titrées), et ne peut surtout faire s’estomper une autre réalité : la patte graphique sert aussi de cache-misère. Mayhem est clairement l’un des jeux les plus faibles sur consoles HD dans sa partie technique, entre des textures invraisemblablement floues, et des modélisations de voitures particulièrement basiques que les sympathiques décorations qui les ornent ne peuvent camoufler. Le bilan est tout aussi peu flatteur pour les décors et ne relève la tête que sur le plan de l’animation, qui ne souffre heureusement aucun reproche. Pour donner un indice définitif, le jeu pèse 540 petits méga-octets une fois installé sur le disque dur d’une Xbox 360 [4]. On trouve facilement des jeux XBLA ou PSN plus volumineux.

L’éditeur Evolved Games tentera de démarquer Mayhem sur un dernier point aussi inattendu qu’anecdotique : la vente de la version américaine du jeu avec deux paires de lunettes 3D à l’ancienne (en plastique avec des optiques rouges et bleues) afin de profiter d’un effet de relief à l’écran sans équipement spécifique. L’effet est à peu près là mais n’apporte quasiment rien. Les soucis de visibilité posés par le style graphique étant très marginaux, inutile de s’attarder sur ce sujet, d’autant que Big Ben Interactive fera judicieusement l’impasse dessus lors de la localisation européenne. Le noir et blanc était amplement suffisant pour faire parler dans les chaumières.

Eliminate eliminate

La 3D s’avère d’autant moins cruciale que Mayhem s’en sort correctement là où il ne faut pas oublier de l’attendre : sur sa partie ludique. Le cœur du jeu tient dans les 46 épreuves du mode Carrière, essentiellement divisées entre courses sur circuit, expéditions de véhicules dans des fosses des concassages de carrosseries en arène. Ces dernières épreuves ont un feeling très proche de Destruction Derby : la localisation des dégâts, et le game over immédiat si l’une des parties du véhicule est trop endommagée, nécessitent un usage judicieux de la marche arrière, quand il n’est pas prolongé par la force des choses. On trouve même un mode de jeu, malheureusement peu exploité, qui impose la marche arrière obligatoire pour détruire des voitures immobiles. Le level-design général est satisfaisant pour le genre : les circuits de course privilégient les croisements et supposent une attention particulière pour éviter une collision inconvenante, à moins d’économiser sa nitro (des items apparaissent en cognant les adversaires) pour remplir une barre de furie à l’effet proche d’un Super Mario sous dopant étoilé ; les arènes bordées de fosses sont plus vicieuses et variées qu’on ne l’imaginerait. Le jeu bénéficie d’une maniabilité arcade satisfaisante qui montre cependant quelques lacunes lorsque l’on tente de repartir après un choc ou un freinage volontaire dans une arène, le braquage devenant alors un peu trop prononcé à basse vitesse. La répétitivité inhérente au genre est relativement limitée par le déblocage d’un certain nombre d’environnements, mais aussi par la brièveté du mode principal, 2h30 de jeu effectif suffisant à boucler celui-ci, auxquelles on additionnera un peu de temps supplémentaire pour décrocher des notations parfaites sur toutes les épreuves (seule une poignée d’entre elles est récalcitrante en la matière en niveau d’IA normal).

Pour peu qu’on n’ait pas de fantasmes et qu’on le considère donc comme ce qu’il est (les crédits indiquent que le jeu a été développé en tout et pour tout par 9 personnes), Mayhem a de quoi faire passer un très bon moment, même si très expéditif. Le titre de Leftfield Productions respecte le cahier des charges d’un bon jeu de stock-car en faisant preuve d’énergie et de spontanéité. En plus de son esthétique audacieuse pour un jeu de course, il remplit parfaitement son office d’intervalle défoulant entre deux jeux plus ambitieux. Il s’y dégage un réel plaisir communicatif de la part de développeurs conscients de leurs fortes limites, mais honnêtes et déterminés dans leur volonté de divertir. Entre simplicité et sincérité, la proximité phonétique n’est peut-être pas si hasardeuse.

Notes

[1] Développeurs respectifs de (entre autres) : Stuntman Ignition, Full Auto, Split Second et Project Gotham Racing

[2] Retenons parmi ces derniers irréductibles Flat-Out, Driven To Destruction et Crash’n’Burn, ce troisième étant lui aussi un bel underdog

[3] On mettra de côté Flat-Out Ultimate Carnage, plus proche de cet esprit mais qui n’est qu’une réédition HD de Flat-Out 2

[4] Evitez cependant l’installation de la version 360 sur le disque dur : elle empêche le déblocage des succès du jeu

Il y a 2 Messages de forum pour "Ordo ad chao"
  • KotL Le 24 octobre 2012 à 15:04

    Merci de citer Blur, jeu excellement réalisé avec un multi extrèmement compétitif (seul contre 19 au maximum) et un gameplay entre Burnout et Wipeout époque PS1

  • Depresso Le 30 octobre 2012 à 17:13

    Merci pour la découverte ! A part le Flat Out sur 360, je désespérais de ne pas trouver d’autres jeux du genre sur cette gen. En plus il est moche, tout pour me plaire (ne me jugez pas).

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