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Poisson frais

Slay the Spire

On m’appelle la silencieuse

On m’appelle la silencieuse. Personne ne connaît ni mon nom, ni le son de ma voix.

Je cache mon visage derrière un angoissant masque de poussière représentant un crâne fissuré de bouc, dont seule dépasse ma fine chevelure blanche, élégante concession faite à mes années passées. Mon corps frêle et infime, caché derrière une modeste cape verte, délicate armure en trompe l’œil, est d’une redoutable efficacité. On me croit fluette et chétive quand je suis létale et délétère. Rapide et avare de mes mouvements, j’avance toujours prudemment. Mes enjambées sont des petits sauts déliés de chat trapéziste. Jamais dans la précipitation. Je suis la reine des surins empoisonnés et du gaspillage utile. Toujours plus légère, toujours plus dangereuse. Je connais une infinité de combinaisons qui sauront vous faire regretter d’avoir croisé mon chemin. Jamais deux fois la même. Je m’adapte à ce que je trouve. Je suis une chasseresse aguerrie. Aucune situation ne m’est fermée, il y a toujours pour moi un chemin qui mène à l’étape suivante.

Mon surnom n’est plus que le vestige suranné d’un passé lointain autant que mystérieux. De redoutable chasseresse, je suis devenue joueuse effrénée de puzzles aux mains venimeuses. La chasse a laissé sa place a une multitude d’ambiguïtés absconses. Je ne harcèle plus mes proies, je plonge vers le néant d’un but vaporeux et résous par le sang chaque situation qui se présente à moi. La violence est la seule voie disponible ici. Combat après combat, les corps s’accumulent de façon exponentielle sur mon passage. Je ne compte plus les dépouilles de mes ennemis les moins chanceux. Pire encore, j’ai perdu le compte de mes propres cadavres. Combien de fois mon dernier soupir a-t-il fait voler quelques volutes de poussières pensant, las et exténué, toucher enfin au repos éternel ? Tantôt étreinte par la force sauvage d’un tentacule bleu, tantôt l’occiput fendu par le hachoir violet d’un manuel d’assassinat, tantôt abandonnée piteusement sur le bord de la route, détroussée par des voleurs opportunistes jouant de ma malchance et de ma fatigue. Mais ici, la mort n’est qu’une trêve éphémère et fragile. Une douceâtre sanction pour avoir allongé le pas de façon trop confiante et un sempiternel recommencement au goût mauve amer d’échec et de camouflet.

Ancienne sauvage chasseresse, aujourd’hui triste prisonnière volontaire. Je suis captive d’extravagants geôliers. Comment m’ont-t-ils enferrée ? Comment me retiennent-ils ? Ce ne sont pas les bonnes questions. Leur nature explique mon calvaire mais qui croira que je suis séquestrée par un cétacé lanceur de dés ? Et qui comprendra que ce sont les cubes de bois qu’il faut fuir et non la baleine abîmée ? Moi aussi je n’y ai pas voulu y croire. La première fois que je suis passée dans le vestibule de ce donjon, je n’y ai pas prêtée attention. On ne la remarque jamais la première fois. On passe devant, l’âme légère, pressé d’en découdre, les veines chargées d’adrénaline. Puis très vite, on se retrouve à nouveau dans ce petit vestibule exigu et sans âme, aux couleurs fades et sans réels ornements. Et elle est là. Fière qu’on la remarque enfin. Elle s’amuse, se moque et propose ses pernicieux paris. Trop inconséquente pour être innocente. Je suis certaine qu’elle connaît le sens de tout cela. Et je suis certaine qu’elle rit de moi et de mes mauvais choix systématiques. Je la quitte à chaque fois en sachant que je la reverrai. Ses trois yeux brillent dans la nuit de ma descente assassine. Ses plaies suturées, son air blasé et mesquin, ses questions identiques… Il est alors tentant de comprendre que c’est elle qui tient la boucle. Mort après mort, c’est elle que l’on recroise. Inamovible. Intemporelle. Cabalistique. Seul invariant de ce doux enfer. Mais l’épaulard n’est qu’un leurre.

Mon vrai cerbère est l’aléatoire. Mon parcours, mon arsenal, mes victoires et mes défaites. Tout y est soumis. Assassine silencieuse étourdie par le véritable grondement qui tempête dans mon crâne. Le hasard me distille le venin de l’espoir. Chacun de mes pas est un précaire succès potentiel autant qu’une suite d’énigmes sans réponses. Que prendre avec moi ? Un poignard de plus, abandonné par quelque requin un peu trop pusillanime ? Ou ce lot de fléchettes intactes égaré par un fuyard fantassin ? Comment savoir ce qui me sera utile sans savoir ce que je vais rencontrer ? Où vais-je aller ensuite ? Quel chemin privilégier ? Quelle porte pousser ? La grande porte métallique de droite qui me mènera vers un marchand peu ouvert à la négociation ? Ou la petite porte en bois, peinte avec application, qui me mènera vers l’inconnu ? Quel pari prendre encore ? Au bout de combien de pari perdus arrête-t-on de jouer ? Pourquoi ne me rebellé-je pas ? Quel est le but de tout cela ? Y-a-t-il une fin cachée dans les mots énigmatiques d’un dernier ennemi occis avec panache ? Retrouverai-je un jour ma liberté ou, dit autrement, reverrai-je un jour le soleil d’hiver inonder de jaune la cime des sapins fugitifs des forêts de mon enfance ?

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