Poisson frais

The Swapper

Me, Myself and I

Tiens, encore un jeu de plates-formes avec des puzzles et une direction artistique étrange. Le centième. Le millième peut-être depuis Braid, l’un des premiers grands succès indés. On pousse un soupir et on lance le jeu.

Un vaisseau s’expulse d’une station spatiale et se crashe sur Chori V. Une astronaute en sort et tente de trouver de l’aide. Dans une base de recherche construite sur la planète, elle découvre le Swapper, une arme formidable qui permet de créer jusqu’à quatre clones. Des copies conformes qui reproduisent tous les mouvements de l’original. Notre héroïne rejoint la base spatiale Theseus où elle poursuit une mystérieuse femme visiblement possédée par plusieurs esprits. C’est là que le The Swapper commence réellement : il va falloir résoudre des énigmes en se copiant et en utilisant ses clones. En les sacrifiant parfois.

Le vrai pouvoir du Swapper ne réside pas tant dans la création de clone que dans le transfert de conscience, cette fameuse conscience que nous ne pouvons pas toucher du doigt ou placer sur une carte du cerveau. Les clones non-habités qui meurent ne représentent rien, ce sont des enveloppes vides qui reproduisent mécaniquement vos faits et gestes. Si celui qui "possède" votre conscience meurt — et cela arrive souvent, en digne successeur de Limbo et de Heart of Darkness —, la partie est terminée. Devant ce principe ultra-simple, l’équipe de Facepalm Games développe un jeu aussi prétentieux que prenant, qui se termine en trois-quatre heures.

Prétentieux parce qu’il calque sa mise en scène sur les ouvertures de Alien, Prometheus ou 2001 : A Space Odyssey ; caméras qui tournent, musique — ici électronique — qui envahit l’image, utilisation astucieuse et maîtrisée du silence et de la voix-off. On pense aussi à FEZ, forcément, qui s’ouvrait et se terminait sur un délire psychédélique quasiment abrutissant. Avec ses trailers de lancement et ses premières minutes, The Swapper se place en poseur, arty et hautain, juste ce qu’il faut pour rafler des prix un peu partout. L’effet FEZ, on vous dit.

Heureusement ce côté pédant disparaît bien vite une fois que l’on comprend ce qui se cache derrière le flou et la tonne de bloom posés sur les décors et les personnages : tout est fait en pâte à modeler, en boîtes de conserve ou en cailloux. De vraies photos triturées et modifiées, répétées un peu partout. La structure même du jeu renvoie à une sorte de copier-coller entre l’IRL et le numérique. Chaque zone est l’occasion de retrouver une fougère, une plante verte ou un gobelet en plastique. Tout est caché bien sûr, maquillé comme il faut, enrobé d’une technique joliment lourde [1]. Une tonne de fond de teint sur un beau visage. Dommage.

Au final, derrière cette couche prétentieuse — et qui ne plaira pas à tout le monde — se cache un très simple et très efficace puzzle game qui fait mal au crâne le temps d’une partie. La difficulté monte progressivement, et la structure (vaguement en Metroidvania, avec des téléporteurs quasiment inutiles) offre quelques jolis allers-retours dans une base spatiale qui délivre petit à petit ses secrets et son histoire. Le narrative design [2], assez classique, permet de faire vivre une aventure saisissante bien qu’un peu courte.

The Swapper continue dans cette lignée qui a vu ces dernières années naître des titres plus ou moins mémorables. Super Meat Boy, VVVVVV, And Yet It Moves, Trine, Thomas Was Alone, Limbo, Blocks that Matter, etc. Il y en a pour tous les goûts, la liste est quasi infinie. La “faute” à la démocratisation des moteurs 2D, à la simplicité du développement comparativement à un jeu 3D, au moindre coût, à la concurrence “graphique” (faire un jeu en 2D "beau" est plus simple que d’aller titiller les AAA sur le terrain purement technique) ou, plus simplement, au goûts des développeurs, qui ont grandi avec des SNES, des Megadrive et des Game Boy.

Il s’en est fallu de peu pour que The Swapper ne soit qu’un vulgaire clone de Limbo. L’idée de base, portée par deux étudiants à l’université d’Helsinki puis soutenue par Indie Fund, s’est transformée en un jeu marquant, qui ne devrait pas tout de suite disparaître de nos mémoires. Auréolé d’un succès critique fou, The Swapper reste tout de même invisible sur Steam où pullulent les jeux de plates-formes 2D arty indie avec des puzzles. Dans cette jungle impénétrable, reste à deviner quel jeu est un clone et quel jeu possède une conscience.

Notes

[1] Les screenshots de cet article étant maison, appréciez le flou.

[2] Le narrative design du jeu est signé par Tom Jubert, qui a bossé sur les trois Penumbra, Driver : SF et Faster Than Light.

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