Supplément Week-End

Unmanned

La banalité du mal

On ne présente plus les Italiens de Molleindustria, qui de Operation : Pedopriest à Phone Story se sont spécialisés dans les micro-jeux flash politiquement engagés. On ne parlera pas ici de serious game, puisque justement tout l’art du studio consiste à balancer des grenades satiriques, et à utiliser le rire et même le fun comme un salubre décapant. Leur nouveau titre, Unmanned, nous fait vivre la journée d’un contrôleur de drone qui ressemble comme deux gouttes d’eau à Duke Nukem.

Notre soldat rêve, se rase, va au travail, téléphone, passe sa soirée sur la Xbox avec son fils, qui se moque de son manque de skillz aux FPS. Il frime un peu aussi, expliquant qu’il contrôle des drones surarmés, à moins qu’il n’exprime ses doutes sur le sens de sa mission. On joue son quotidien par le biais de dialogues à choix multiples et de petites scénettes interactives qui rappellent Heavy Rain, mais un Heavy Rain sans trémolos. Qu’ils se coupe devant son miroir ou qu’il explose un civil à cause d’une erreur d’appréciation, notre avatar reste impassible, désenchanté : il ira au travail le visage constellé d‘érafflures, et il restera un peu plus tard pour remplir la paperasse à propos du dégât collatéral. L’écran partagé en deux renforce cette impression de distance entre le personnage et ses actes, opposant à ceux-ci le regard vide du soldat et du père de famille, accablé par la banalité de sa journée.

Bref, une dizaine de minutes au plus, Unmanned n’en est pas moins riche, d’autant que le jeu favorise le replay, par le biais de médailles qui récompensent ironiquement les succès du personnage : bon mari, bon père, bon soldat… Autrement dit l’achievement comme métaphore de l’asservissement. La partie de jeu vidéo avec le fils qui clôt la journée est tout bonnement magnifique. Réflexion sans ambages sur la désensibilisation pour les images violentes, rappelant l’effet de miroir entre la guerre téléguidée et le jeu vidéo qui constituait une des séquences les plus fortes de Call of Duty 4 : Modern Warfare, ce passage assure la cohérence du propos. Ce n’est pas tant le fait de jouer à la guerre qui est dénoncé, que l’effet d’absence produit par la fascination qu’exerce l’écran, le divertissement comme dépaysement, détachement d’avec le réel.

Le fils et le père se parlent sans s’entendre, se camouflent dans le paraître et la rodomontade. Le joueur doit choisir : tuer les terroristes et les nazis qui apparaissent à toute vitesse à droite de l’écran, ou suivre la conversation et répondre aux interrogations de l’adolescent dans la partie gauche. De toute manière, le contact sera superficiel, il est déjà trop tard. Pris dans son quotidien, écartelé entre les contraintes et le divertissement tout aussi asservissants l’un que l’autre, l’homme n’a même plus le temps de se poser les questions les plus simples, et c’est de guerre lasse qu’il appuie sur le fameux « bouton du mandarin » [1] : celui qui tue un homme à l’autre bout du monde.

Moral mais pas moralisateur, Unmanned nous parle de la banalité du mal, un mal qui naît de l’indifférence et de la lassitude.

Voir aussi le billet que consacre au jeu le camarade Pierrec de l’Oujevipo. Pour un avis beaucoup moins favorable, c’est sur Gamer’s Epicerie que ça se passe.

Notes

[1] La métaphore est inspirée du dilemme moral que soulève Chateaubriand dans son Génie du christianisme : « O conscience ! ne serais-tu qu’un fantôme de l’imagination, ou la peur des châtiments des hommes ? je m’interroge ; je me fais cette question : « Si tu pouvais par un seul désir, tuer un homme à la Chine et hériter de sa fortune en Europe, avec la conviction surnaturelle qu’on n’en saurait jamais rien, consentirais-tu à former ce désir ? ».

Il y a 6 Messages de forum pour "La banalité du mal"
  • roger Le 18 février 2012 à 21:59

    Pas follement excitant à jouer mais au moins intéressant. En fait le message prend le pas sur le jeu et le sacrifie forcément un peu, pour moi c’est à la limite du ludique. Mais pour 10 mn on ne peut pas dire que c’est du temps perdu par rapport à l’expérience vécue.

  • Martin Lefebvre Le 18 février 2012 à 22:53

    Oui, c’est plus une vignette satirique qu’un jeu au sens propre. Mais je pense que l’interactivité aide à se sentir proche du personnage, et à immerger dans son quotidien.

  • Sylvain Le 20 février 2012 à 14:00

    Je ne connaissais pas. Merci pour l’info ça m’a l’air bien sympa ce petit jeu :)

    Sinon, un peu HS mais je me suis inscrit sur le forum la semaine dernière, et envoyé un mail à un mec qui s’appelle zombaman, mais mon user n’a toujours pas été activé. Si quelqu’un peut faire quelque chose ^^

  • Martin Lefebvre Le 20 février 2012 à 14:43

    Ah ben ton mail était dans mon filtre à spam... Sans doute parce que tu as mis spam dans le titre. ^^

    Yahoo ! vraiment... Je valide ton compte. :)

  • Zinzolin Le 26 février 2012 à 15:45

    Une chouette découverte. Même si je pense que j’aurais pas adhéré si j’avais pas lu cette critique. Est-ce que par hasard, il y aurait une traduction française en préparation ?

  • Martin Lefebvre Le 27 février 2012 à 10:06

    Malheureusement, ça me paraît peu probable...

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