Poisson frais

Euro Truck Simulator 2

La France miniature

Mettre en scène un lieu réel dans le jeu vidéo n’est pas sans susciter quelques interrogations. Pour résumer, l’intérêt est double : dans un sens, récupérer la charge émotionnelle que le joueur accorde à un lieu donné ; dans l’autre, imprégner le lieu d’une matière vidéoludique, de manière à réveiller des souvenirs la prochaine fois que le joueur passera par là. Rares sont cependant les titres qui se consacrent exclusivement à la représentation d’un lieu précis. Non content de remplir ce contrat, le dernier DLC d’Euro Truck Simulator 2, sobrement intitulé Vive la France ! nous facilite la tâche puisque nous en sommes les spectateurs endogènes, à la fois sujets d’étude et analystes. Et tant pis pour l’éthique scientifique.

Un titre comme the Crew a pu nous émouvoir, parce qu’il traverse les Etats-Unis, pays fantasme par excellence et reflet d’un immense kaléïdoscope culturel. Ce n’est pas le cas pour la France, en tout cas dans une mesure bien moindre ou ponctuelle — Paris bien sûr, mais la ville elle-même n’apparaît que très sommairement dans ETS2. Dans le cas de Vive la France !, la question de la représentation ne se résume donc pas à resituer un maximum de références. On le verra, ce n’est de toute façon pas le dessein de SCS Software.

Il faut commencer par noter que tout comme les Etats-Unis de the Crew, l’Europe d’ETS 2 est compressée pour des raisons évidentes de jouabilité, avec un ratio variable de 1:19 sur le continent, 1:15 au Royaume-Uni, et 1:3 dans les villes. Ainsi, un Paris-Lyon qui devrait prendre 6h de trajet ne dure qu’une vingtaine de minutes de temps réel. Le réglage précis de cette échelle est une affaire de goût et donc sujet à discussion : ainsi American Truck Simulator vient de changer la sienne du 1:35 au 1:20, doublant ainsi pratiquement la taille du terrain de jeu.

Quelle que soit sa valeur exacte, la réduction est fondamentale, puisqu’elle fait la différence entre la reproduction à l’identique — dont on verra plus bas un exemple — et la miniaturisation, et implique donc de faire des choix entre ce qui sera représenté et ce qui ne le sera pas. Il n’y aura pas toutes les villes, tous les points d’intérêts ; on distinguera Fourvière à Lyon, mais pas la Bonne Mère de Marseille [1]. Ce qui soulève au moins deux questions :

  1. Pour qui ces choix sont-ils faits ? Pour le joueur qui a déjà parcouru ces routes, ou pour celui qui ne les connaît pas ?
  2. Ces choix sont-ils conscients ? Les développeurs tchèques ne restituent-ils pas là leur image personnelle de la France ?

Sur la route des chocolatines

La première question semble un peu idiote : dans la mesure du possible, il semble naturel d’essayer de contenter tout le monde. Quelques monuments, quelques repères reconnaissables pourraient suffire. Tandis qu’aux débuts d’ETS2, les villes allemandes souffraient d’une impression de copié-collé, les villes françaises — même si nos gros engins sont toujours restreints aux zones industrielles — ont bien plus d’atmosphère, chacune ayant une architecture réfléchie et quelques monuments que l’on peut voir dans le lointain : l’entrée de Lyon donne ainsi à voir le Crayon et Fourvière. Les routes offrent également leurs points d’intérêt touristiques, comme l’inévitable Carcassonne sur l’A61, ou, plus original, le château ardéchois de Ventadour.

Mais ce n’est pas tout. Celui qui s’amusera à parcourir les routes qu’il connaît déjà sera toutefois surpris de quelques détails qui semblent n’avoir été placés que pour lui. Pourquoi avoir recopié le rond-point à la chaise de Pouancé, au croisement des axes Angers - Rennes et Laval - Saint-Nazaire ? Comment expliquer la présence du château du Prince Noir à la sortie du pont d’Aquitaine ? Ce dernier n’est pas une construction particulièrement touristique ; longtemps laissé à l’abandon et squatté, il n’a été que récemment rénové et transformé en restaurant, et il ne se visite pas. Pour autant, il a toujours été un repère marquant de la rocade bordelaise.

Château du Prince Noir, et sur google maps.

Nouveauté dans Vive la France !, de petits villages nommés font également leur apparition sur les routes secondaires, juste pour le décor. La relative rareté de ces communes surprend d’autant plus l’autochtone : sur une nationale où ne figurent qu’une ou deux communes, reconnaître soudain un nom active forcément quelques neurones. On pourra ainsi traverser Poissy (Yvelines), Gagnac-sur-Garonne (Haute-Garonne) ou Vallet (Loire-Atlantique) ; ma madeleine personnelle fut d’entrer dans Le Temple, petit bourg de Gironde (562 habitants en 2014) uniquement connu des bordelais parce qu’il est sur la route la plus courte vers la plage. Le fait d’avoir placé ce patelin-ci sur la carte, et non par exemple un St-Émilion bien plus consensuel et figurant dans tous les guides touristiques, montre chez SCS Software une affection assez poussée pour le détail. Le but n’est pas de produire une carte postale de la France, mais de picorer des détails choisis apparemment au hasard. Pour sentir un peu plus le terroir, ou pour faire sourire le routier virtuel connaissant le coin ?

Petit détour par Avignon

Au-delà des choix conscients, le design d’une France miniature a forcément pour source l’image du pays que le designer a en tête. Dans quelle mesure Euro Truck Simulator 2 exprime-t-il les idées préconçues de ses créateurs ? On ne peut bien sûr que spéculer.

Pour nous en rendre compte, tournons-nous vers un autre titre bien connu des amateurs de simulation. En 2016, Train Simulator accueille lui aussi son premier itinéraire français, la ligne de TGV Avignon - Marseille. Contrairement à Euro Truck, ce simulateur-là n’est pas un modèle réduit : les distances sont représentées à l’identique — par conséquent le temps aussi, le trajet d’Avignon TGV à Saint-Charles durant 40 minutes lorsque tout se passe bien, comme dans la vraie vie. Pour les concepteurs, il n’y a donc apparemment pas d’autre choix à faire que de représenter plus ou moins fidèlement le terrain, avec ici les spécificités françaises, notamment les indicateurs de signalisation ferroviaire qui sont effectivement détaillés.

Gare d’Avignon-TGV dans Train Simulator.

En réalité, il y a bien un choix : celui d’avoir choisi cet itinéraire-là, plutôt qu’un autre. En dehors de la vitesse du train, le trajet Avignon-Marseille est finalement assez fade, bien moins intéressant par exemple que le Marseille-Miramas par la Côte Bleue qui le jouxte. Mais pour l’amateur étranger de train, la France est surtout associée aux lignes à grande vitesse, et c’est ce qu’il va représenter en priorité. Pour être exhaustif, il y a bien un autre DLC pour Train Simulator situé en France, non-officiel car publié chez Just Trains : il couvre là aussi un TGV, côté Atlantique cette fois-ci, de Paris Montparnasse à St-Pierre des Corps. Ce n’est plus une coïncidence : en ce qui concerne la France, l’imaginaire des trainspotters étrangers semble limité au TGV.

L’ombre de Superphénix

De retour au volant d’ETS2, ce sont les ronds-points, les péages, dont la fréquence semble avoir naturellement quintuplé dès que l’on franchit la frontière vers la France — heureusement, le télépéage fonctionne ! Un ajout naturel, qui retranscrit effectivement ce que l’on ressent en traversant la véritable frontière.

Mais ici, c’est surtout le choix d’une industrie spécifique qui va traduire une certaine conception du pays dépeint. Pour faire ressortir le précédent DLC Scandinavia, SCS Software avait choisi quelques points de livraison qui lui semblaient particulièrement scandinaves : les ports maritimes, ainsi que les usines Scania et Volvo, avaient ainsi un statut un peu différent. Pour la France, plutôt que de reprendre le thème de l’usine automobile, les concepteurs ont choisi de mettre en avant ... la puissance nucléaire française. Un choix assez inattendu, surtout au regard des contraintes du jeu : les centrales nucléaires ne sont pas situées à proximité de grandes villes, or les livraisons sont indexées de ville à ville. Il a donc fallu rajouter ces points supplémentaires, ce qui donne une carte très étrange : en plus de la vingtaine de villes majeures que l’on s’attend naturellement à croiser — de Nice à Brest — apparaissent des noms bien moins connus : Saint-Alban-du-Rhône, Paluel, Saint-Laurent, Golfech ou Civeaux.

Une carte routière difforme, donc ? Il n’aurait pas pu en être autrement. Celle-ci a l’avantage d’exprimer quelque chose, un reflet assez inattendu de notre propre pays. Pour le cockpit ronronnant du simulateur de grosses cylindrées, c’est déjà beaucoup. Pas vraiment un message, plutôt un mélange de connu et d’inconnu, lorsque je roule sans fin dans une certaine image de la France qui n’est pas exactement celle que j’aurais personnellement reproduit — et ce n’est pas plus mal.

Notes

[1] Le lecteur excusera ma propension à ne mentionner que le sud de la France, qui est la zone que je connais le mieux. À chacun de retrouver les éléments qui lui parlent.

Il y a 1 Message pour "La France miniature"
  • Laurent Braud Le 14 février à 13:07

    Post-scriptum. A titre d’exemple de "jolie ligne", je mentionne la ligne de la Côte Bleue. Je ne dois pas être le seul à l’aimer : je viens de découvrir qu’elle a été recréée pour Train Simulator par quelques passionnés sur railsim-fr. Et mis à part quelques bugs (il manque un pont, et quelques quais sont un peu décalés) c’est effectivement une vraie beauté.

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