Degrees of Separation

L’éloignement

Chercher à se rapprocher au temps du confinement

Peu à peu, la France se remet en branle. En ce début d’année, une pandémie mondiale a contraint les états au repli sur soi, à limiter les allées et venues de leurs citoyens. Impossibilité de voir la famille, éloignement d’avec ses amis, changement des habitudes relationnelles. L’annonce, brutale, a requis un rapide changement de notre mode de vie et d’expression : au travail comme dans la sphère familiale, où les grands-parents ont dû apprivoiser les Skype et autres Whatsapp pour continuer à voir grandir leur progéniture tout en gardant l’éloignement préconisé par les mesures sanitaires. Mais le média vidéoludique a lui aussi eu son rôle à jouer.

Si les natures solitaires ont surtout sollicité des jeux solos pendant ces deux mois pour passer calmement ce regain de temps libre, ceux que la solitude blesse ont dû trouver tous les subterfuges pour garder un semblant de sociabilisation. Les couples, notamment, ont été mis à rude épreuve. Ceux obligés de vivre ensemble plus que jamais auparavant n’ont pas eu une cohabitation facile. Pour les relations longue-distance, c’est peut-être pire, sinon différent : une situation déjà difficile à encaisser en temps normal peut s’envenimer quand la prochaine rencontre est renvoyée aux calendes grecques. Régler son rythme sur celui de l’être aimé, parvenir à le comprendre quand on ne l’a pas en visuel. Distinguer ses petites attentions, se demander s’il pense vraiment à vous quand votre corps physique n’est pas accessible. Les embûches sont nombreuses. Les solutions à ce mal-être, rares. M’est avis que Degrees of Separation, disponible sur la plupart des systèmes modernes, pourrait apaiser les choses ou au moins offrir des clés d’amélioration.

Ce jeu de plateforme-puzzle est issu d’une mouvance du jeu indépendant qu’on pourrait qualifier d’arty ou poétique. Ce n’est pas la finesse de ses graphismes qui marque mais l’esthétique soignée qui vous cueille au sortir d’un casse-tête ; ce n’est pas la profondeur de son scénario — très simple — qui prime mais ce que le jeu parvient à évoquer dans le cœur de ses deux joueurs : l’émotion intense de traverser ses épreuves comme une seule entité. Jeu collaboratif [1] par excellence, il met en scène deux personnages que tout oppose : Ember (la fille) et Rime (le gars). L’une se réveille dans son monde flamboyant, l’autre est bloqué dans son palais gelé, mais dès le moment de leur rencontre le seul désir qui les meut sera de trouver le contact de l’autre [2]. Problème, comme deux aimants opposés leurs pouvoirs de feu et de glace se repoussent et les empêchent de se toucher. Ne leur reste que le choix de progresser dans la vie — et dans les niveaux — en dépit de cette divergence. Ou peut-être « grâce » à elle ?

Le principe de jeu est simple. De part et d’autre de l’écran, les personnages sont limités dans leurs actions par l’absence totale de mouvement évolué, sinon sauter pas bien haut et de se suspendre aux cordes pour déclencher des mécanismes. Rime gèle tout autour de lui, masses d’eau, rondins de bois. De son côté, Ember fait littéralement fondre, projette les jets d’air chaud. La base du gameplay est indiquée par la séparation inébranlable entre leurs deux univers. Mouvante, elle change de sens lorsque l’une passe au dessus de l’un. Les paradigmes s’inversent, la chaleur émise par le sol fait monter le lampion guidant une plateforme tandis que les pieds de Rime transforment instantanément la surface du lac en bloc de glace. Ttoutes les embûches sur la route des deux tourtereaux sont solvables en trouvant la bonne distance et position dans l’espace entre l’un et l’autre. Enfin, si c’était si simple...

La progression passe par la récupération de foulards disséminés dans les niveaux, qui en retour ouvrent les portes du château central. De fait, on ne reste jamais bloqué bien longtemps dans les différentes zones ouvertes : une énigme un peu corsée pour cause de timing galère ou de solution nébuleuse peut facilement être remise à plus tard, on trotte jusqu’à la suivante et on y reviendra une fois un peu plus rodé.

Peu à peu, les niveaux distillent des mécaniques plus évoluées. L’un leur donnera la possibilité de rendre tangible leur axe de symétrie, histoire de servir de support pour atteindre des plateformes inexplorées. Un autre viendra émettre une explosion à l’approche des deux êtres, qui les obligera à mieux doser leur distance, s’approcher quand il le faut mais gérer la séparation au profit du bien commun. En somme, des allégories qui viennent souligner par des apports de gameplay les difficultés d’un tel éloignement subit. En attachant des boulets aux pieds de nos héros, qui transporteront leurs pouvoirs sur une distance accrue, le jeu symbolise le poids de leur destin, les complications qui plombent leurs caractères opposés. Il vous obligera par la suite à pousser ce lourd poids comme un Sisyphe métaphorique, jusqu’à ce que ce ne soit plus une épreuve mais une force.

Gravir la montagne

En plus de se révéler un excellent puzzle game aux énigmes aussi malignes que retorses, la force du jeu est qu’il parvient avec cette petite fable à obliger ses joueurs à créer des liens. A communiquer avant de s’escrimer à deviner. Mais aussi à comprendre pas à pas les agissements de son ou sa partenaire, anticiper ses besoins. L’attendre quand iel est bloqué.e, lui prodiguer des conseils sans se montrer condescendant. Accepter l’échec, qui pourra être comblé par l’autre. Trouver à deux les ressources qui conviennent pour devenir un. Et le fait est que, pour autant que les participants soient de bon esprit, on finit en tâtonnant par trouver le bon ton pour coopérer. Sur le même canapé ou au téléphone, on bâtit une relation plus franche. On résout les énigmes comme autant de situations conflictuelles qui ne peuvent ultimement être affrontées qu’en binôme, et certainement pas tout seul.

Degrees of Separation ne reste qu’un jeu vidéo. Il ne peut faire faire de miracle, réparer l’irréparable ou faire disparaitre d’un claquement de doigts les ornières sur la route d’une relation sereine. Il pourra tout de même proposer une façon ludique et intelligente de traverser cette crise en reconnectant deux êtres séparés. Si au bout du compte il ne suffit pas, vous restera quand même le souvenir ému d’avoir essayé. Ensemble.

Notes

[1] Degrees of Separation peut être parcouru en solo, à la manière de Brothers : a Tale of Two Sons, mais la coopération en local ou en ligne est vivement recommandée pour vivre pleinement l’expérience.

[2] Pour clarifier, la pratique du jeu en couple est privilégié par le scénario mais il peut évidemment être parcouru entre parent et enfant ou avec de simples amis.

Il y a 1 Message pour "L’éloignement"
  • Carmen Le 7 octobre à 10:17

    Très beau texte . J’en oublie presque que tu parles d’un jeu vidéo.

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