Surgelé

Drakkhen

Désolation (2)

Sans être excessivement complexe, Drakkhen est un jeu qui ne se laisse pas facilement domestiquer. La mort s’y présente souvent de façon soudaine et implacable, tel un dragon quasi-invincible qui surgit subitement (la probabilité d’apparition est toutefois heureusement faible). Mais il sait si bien se faire pardonner que ses défauts se muent en traits de - fort - caractère.

Rareté et obscurité

Drakkhen est un jeu aride, dans sa topographie comme dans son économie. Le territoire à visiter est vaste, assez vide malgré quelques éléments de décors. L’univers ouvert, que l’on peut parcourir assez librement, est d’autant plus mystérieux qu’il n’y a pas de carte ni de boussole pour se repérer. Le joueur doit se fier à sa mémoire, se remémorant certains chemins et rares éléments de décors, utilisant éventuellement le soleil pour trouver sa route. Plus sûrement il pourra se reposer sur une constatation des plus élémentaires : l’île est un rectangle, et du sud au nord se succèdent en bandes régulières quatre territoires : désert des sables, prairies, marais et désert de glace. Deux châteaux dans chaque bande, l’un à l’ouest, l’autre à l’est… Pour un total de huit châteaux, et donc huit princes ou princesses. Outre les châteaux, quelques lieux notables meublent l’île : les fameuses « dalles clignotantes » appelant des dragons en son centre, quatre temples (un dans chaque zone), quelques maisons, une taverne et un seul commerce. Cette armurerie, lieu mythique du jeu, dispense une sensation de dénuement à l’image du reste : un vieillard qui propose trois malheureuses bricoles (des bricoles toutefois très utiles en début de partie).

L’armurerie du jeu, son seul commerce. On notera la coquetterie visuelle qui représente l’avancement réel de la journée à travers la fenêtre.

Les dialogues et autres textes du jeu sont assez rares et courts, évoquant par petites touches une lutte à mort entre deux factions qui ne forment initialement qu’une famille. L’obscurité est aussi de mise : elle occupe la moitié du jeu au sens propre, puisque le jour alterne avec la nuit (et son lot de rencontres spécifiques), mais aussi au sens figuré. Tout comme rien n’est donné au joueur pour se repérer dans l’île, le choix des sorts passe par une longue liste de formules aux signes impénétrables. Le sens des sortilèges est expliqué dans le manuel, certes, mais par des formules imagées, comme s’il était hors de question d’être définitivement explicite…

En bas à gauche, quelques exemples de sorts. L’aspect énigmatique des noms comme les descriptions un peu verbeuses du manuel peuvent décourager le joueur d’en faire un usage optimal.

Cette obscurité est certes contre-productive par moments, mais elle participe à l’atmosphère unique de Drakkhen. La magie y est quelque chose de peu commode, elle n’est pas figurée dans un tableau ordonné et chiffré. Certes le risque est de la rendre peu accessible au joueur, mais n’est-ce pas un acte de liberté créatrice que de ne pas avoir l’aspect pratique et utilitaire comme objectif prioritaire ? Evidemment il y a plus de chances que cet état de fait résulte davantage d’erreurs et d’approximations de conception, mais peu importe, n’est-ce pas le résultat qui compte…

Perdu dans les versions

Drakkhen existe sur de multiples supports, les plus célèbres étant celles Amiga/Atari, PC et SNES. La version PC en VGA, d’où sont tirées les captures qui illustrent cet article, est à la hauteur de la version Amiga (si on excepte l’aspect sonore, logiquement à l’avantage de ce dernier). En dehors des adaptations inhérentes au matériel, le jeu varie sur quelques aspects parfois amusants, comme le personnage de l’éclaireuse qui apparait initialement seins nus. La version PC couvrira pudiquement le corps de l’aventurière…

Un pic d’érotisme sur l’Amiga. La poitrine fièrement dressée, l’éclaireuse est peut-être le symbole d’une époque libérée finissante. Aujourd’hui un sein numérique est assimilé à de la pornographie…

Cet élément qui peut sembler dérisoire en dit pourtant long sur la chape de plomb tombée depuis sur la nudité. Jeu français destiné à de jeunes adolescents, Drakkhen osait le sein nu. Aujourd’hui même des jeux destinés aux plus de 18 ans se refusent cette modeste liberté, les mœurs barbares anglo-saxonnes semblant devenues universelles. Une universalité au goût de triste diktat. Plus anecdotique, bien qu’ayant une influence incomparable sur le jeu, les monstres et équipements varient selon les versions, l’Amiga étant la plus riche (plus riche que la version PC du moins). Quelques détails changent ainsi notablement la physionomie des combats : s’il est possible d’acquérir des arcs en tuant des monstres dans le jeu Amiga, la version PC ne renferme qu’un seul arc dans tout le jeu, dans la fameuse armurerie… La version SNES présente elle une armurerie dont les marchandises évoluent au fur et à mesure de l’aventure, tandis que les autres versions offrent un stock qui ne change pas.

La version SNES. L’environnement du jeu d’origine est dépouillé, cette adaptation fait un peu plus le vide encore.

La version initiale est de plus pourvue d’un code de triche des plus excitants (certains se souviendront du fameux 31415927SUPERVISOR), puisqu’il permet d’avoir de meilleurs personnages, mais aussi de convoquer n’importe quel monstre à tout moment. Ce mode de convocation permet d’obtenir des personnages de très haut niveau, équipés de surcroît des meilleures armes. Il est ainsi assez vite possible de tuer des dragons sur Amiga (même à mains nues en fin de partie !), alors que la version PC exclut longtemps une victoire contre ces créatures. Une équipe peut avoir la puissance pour terminer le jeu sans difficulté alors qu’elle est encore loin de pouvoir tuer un dragon, le combat contre ces monstres ultimes étant parfaitement optionnel.

Finir Drakkhen

Venons-en à un chapitre plus personnel. Il y a quelques semaines j’ai donc projeté de terminer le jeu une bonne fois pour toutes. Muni d’un document extrêmement précieux, une solution de la version SNES, je me lançais dans l’aventure. Un peu dégoûté de cette manière de faire après avoir joué à de multiples reprises sans aide (pour autant d’échecs toutefois), je voulais au moins voir la fin du jeu de mes propres yeux, même si cela devait se faire sans gloire. Respectant une à une les étapes recommandées, je me dirigeais vers la conclusion de ma partie. La solution me disait qu’une fois le Drakkhen prince final achevé, un prêtre devait m’indiquer la marche à suivre pour conclure la partie. J’ai donc les huit gemmes pour la première fois après avoir tué Hazhulkhen, le malfaisant seigneur du feu, mais je ne vois pas le prêtre. Une fois sorti du château j’hésite : sauvegarder ou non ? D’une part j’ai envie d’avoir confiance, le prêtre est peut-être spécifique à la version SNES, d’un autre côté je sens que je vais faire une erreur en sauvant. Je pourrais aussi quitter le jeu et me faire une copie de secours de la précédente sauvegarde (oui, car le jeu ne permet qu’un emplacement de sauvegarde…). Mais la manipulation, bien que bénigne, me semble superflue. J’écrase donc ma sauvegarde.

Les dalles clignotantes, ultime rendez-vous. Là elles ne clignotent pas, évidemment. J’aurais pu faire un GIF.

Maintenant il n’y a plus qu’à se diriger vers le centre de l’île pour rencontrer les quatre dragons primordiaux. J’ai bien les huit gemmes, j’ai des doutes aussi, mais je tente de me convaincre que cela va passer. Je repense aussi aux inscriptions gravées sur certaines tombes des châteaux. J’avais lu quelque part qu’il fallait toutes les lire pour finir le jeu. Mais ce détail ne figure pas sur la solution que j’utilise… Une fois parvenu aux fameuses dalles clignotantes, repaire des dragons et ultime rendez-vous de la partie, j’enlève toutes mes armes et armures comme le veut le cérémonial, nu comme au premier jour, et j’avance. En principe quatre dragons pacifiques doivent apparaitre. Un dragon, seul, arrive à moi et tue un à un mes personnages. J’ai beau recommencer la manœuvre en changeant quelques détails rien n’y fait…

Ma fin de Drakkhen à moi, pour toujours.

C’est donc sur Youtube que j’ai vu la fin de Drakkhen. D’après le commentaire audio il s’agissait manifestement de quelqu’un qui ne jouait pas très bien, qui croyait par exemple qu’en vendant de malheureuses chemises à deux pièces de jade il amasserait un trésor suffisant pour faire revenir à la vie un de ses personnages de très haut niveau. L’imbécile. Quelqu’un qui connaissait certainement moins bien le jeu, qui l’aimait aussi probablement moins. Mais quelqu’un qui l’a fini.

Epilogue

Drakkhen a fait rêver ses adeptes avec un projet de suite. On pourra trouver ici même quelques informations (et des images !) sur la véritable suite du jeu, qui ne sera hélas jamais sortie. Un "Drakkhen 2" existe bien (nommé Super Drakkhen ou Dragon view), mais il s’agit d’un jeu d‘action japonais en scrolling horizontal qui n’a que peu à voir avec le jeu de rôle originel en dehors des phases extérieures en 3d. En bon jeu culte, Drakkhen cumule donc deux genre de successions maudites : la suite prometteuse restée à jamais dans les placards, et la suite tangible mais décevante.

Il y a 4 Messages de forum pour "Désolation (2)"
  • rekom Le 8 juillet 2013 à 11:17

    Merci pour ces deux billets. Je fais partie des joueurs qui ont passé des centaines(?) d’heures sur mon AtariST quand j’étais môme. Ce jeu était absolument hypnotique, son monde complètement épuré voire vide à mourir, ses déplacements pour retrouver telles ou telles places casse tête et les attaques aléatoires de dragons entrainant un ragequit.
    Je ne l’ai jamais fini, et je ne pense même pas avoir un jour compris ce qu’il fallait exactement faire...

  • flora Le 8 juillet 2013 à 11:31

    On pourrait avoir le lien vers la video de la fin sur youtube ?

    Cordialement

  • flora Le 8 juillet 2013 à 11:39

    found it
    http://www.youtube.com/watch?v=zHXA...
    LOL same problem happened to him originally

  • Jérôme Izard Le 8 juillet 2013 à 17:05

    Merci pour le lien, c’est bien celui-là ;)
    Sinon j’ai une vidéo d’un des monstres bizarres dont je parle, c’est utile pour comprendre cette ambiance si particulière (hélas je n’ai jamais croisé cette créature, comme quelques autres, dans la version PC. Des sacrifices pour des questions de mémoire je suppose) :

    http://www.youtube.com/watch?v=cnE9...

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