Train Simulator, Train Sim World

Bifurcations

Itinéraire d’un trainsimmer occasionnel

T’en souviens-tu ? C’était en 2012. Je me moquais gentiment d’un Train Simulator dégoté en soldes, tout en admettant une certaine fascination pour cet "exercice agréable de tempérance". Jeunesse, jeunesse. Depuis, le temps a passé ... Dovetail (ex-Railworks) a continué à produire des extensions à un rythme à rendre Paradox Interactive jaloux ; Train Simulator a pris du poids. Moi aussi.

La première fois, comme tout le monde, j’ai lancé le train le plus vite possible jusqu’à le faire dérailler. Mais Train Simulator ne goûte guère ce genre de plaisanteries et il a tendance à couper la partie au premier signal rouge franchi, sous prétexte que c’est "dangereux". Sans blague. On aurait pu en rester là, et puis non. Quelque temps plus tard, désœuvré, je me retrouve aux commandes d’une machine diesel, à essayer cette fois-ci de m’arrêter (à peu près) à la première gare (raté). Un peu plus loin, voilà que je me mets à respecter les limites de vitesse. Je n’ai pas dompté Train Simulator, c’est lui qui m’a maté.

Un Arriva Train Wales se met en place en gare de Cardiff dans la fraîcheur du petit matin. Au fond, le Millenium Stadium.

Je résume, mais l’évolution a été progressive, et c’est peut-être ce qui explique comment Train Simulator est devenu au fil des ans mon principal jeu-refuge. Vous voyez de quoi je parle : ce jeu rassurant que vous lancez tous les 6 mois, un an, toujours là pendant un petit creux, ou au contraire lorsque vous ne savez plus où donner de la tête. L’équivalent de la pizza que l’on commande quand on n’a pas d’idée pour le repas du soir : ce n’est pas franchement de la grande cuisine, mais c’est bon, chaud, et on sait exactement à quoi s’attendre. Ce qui correspond bien à TS parce que, voilà, c’est juste un simulateur de train, quoi.

Contextualisation

Enfin, "juste". Conduire un train, même dans une version limitée et ludique, c’est parfois un peu compliqué. Or, les didacticiels — ajoutés eux aussi au fur et à mesure des années — sont parfois un peu brefs. Par exemple, il peut y avoir 3 ou 4 systèmes de freins différents sur un même train, tous fonctionnels dans le jeu, mais pas vraiment documentés : mais alors Jamy, quand la vitesse s’emballe en descente, quelle manette tirer ?

TS m’a expliqué le vrai sens de la simulation : pas une science de l’apparence réaliste — malgré les mises à jour annuelles, le jeu n’a jamais été fabuleusement beau — mais bien du comportement. Ce qui nécessite d’avoir une référence, que l’on trouve en farfouillant dans ces manuels un peu cachés dans le répertoire d’installation. Chaque ligne, parfois chaque locomotive a le sien, plus ou moins fourni selon le degré d’implication de son créateur [1]. En plus des détails techniques sur les bécanes et les signaux, on peut souvent y lire un peu de contexte, comme un petit historique sur la Wakayama Line ou sur la GP40X de la Union Pacific.

Le trailer de la version 2014, narré par Sean Bean (oui). S’il ne vous arrache aucune larme, vous n’avez officiellement pas de coeur.

On avale tout cela goulûment, mais ce n’est jamais assez. Alors ça y est, on déborde du jeu : vers Wikipedia bien sûr, puis on regarde la ligne (toujours reproduite à l’échelle 1:1) sur google maps ou openrailway. On relance le jeu, histoire de faire les connections mentales, mettre en pratique tout cela. Oui, mais au fait, comment ça marche, le système de contrôle ferroviaire britannique ? Qu’est-ce que signifient ces chiffres verts sur le tableau de mon TGV ? Allez hop, on ressort, on se renseigne. Alors d’accord, tout cela nécessite d’avoir un début d’intérêt pour la chose ferroviaire. Là où ça devient chouette, c’est que cet intérêt s’auto-entretient à travers l’outil ludique. Je joue parce que j’aime les trains, j’aime les trains parce que Train Simulator me questionne.

Ici Londres

Peut-être que c’est ça qu’il faudrait à nos dirigeants. Moi, ça me rend parfois un peu triste de circuler dans ces lignes d’Épinal — dont certaines déjà défuntes — pendant que dans la vraie vie, notre SCNF doit se débrouiller avec un budget à la baisse. Coller nos élus devant TS, ça leur ferait au moins prendre le train. Certes, les lignes françaises sont le parent pauvre de chez Dovetail, la préférence allant aux lignes américaines (30 sur 122, soit 25% du total), britanniques (40%) et allemandes (25%). Chez Dovetail, on invoque à demi-mot des difficultés à négocier une licence SNCF, dont le seul résultat est pour l’instant le TGV Lyon-Marseille [2]. Pour les autres, il y a la scène amateur.

Reste que le format de TS se consacre plutôt aux petites lignes. Pour plusieurs raisons : par limitation technique d’abord, pour des questions de jouabilité ensuite — s’arrêter toutes les cinq minutes, c’est plus facile à digérer que d’attendre 1h30. Mais aussi parce que ces routes sont naturellement les préférées des trainsimmers : celles qui donnent le plus la sensation de vie, celles qui donnent un sens à la notion de service. La grande majorité des lignes passagères sont ainsi des équivalents de TER ; ceux-là même que la Cour des comptes voudrait tailler encore un peu plus. Quitte à jouer avec la sécurité des personnels et usagers. « Looks like I’ll be late, again », narre Sean Bean.

photo AFP

Cela dit, je vais avoir du mal à jouer trop longtemps sur la corde gauchiste, Dovetail n’ayant pas grand-chose en commun avec la CGT-cheminots. L’entreprise profite depuis des années de sa situation de monopole pour pondre avec une régularité de métronome ses DLCs à des tarifs salés : 30 balles la ligne, 20 pour une loco seule, 10 pour un paquet de scénarios. L’idée étant officiellement de choisir sa ligne préférée et de s’y tenir, mais le système peut lasser. Les bugs s’accumulent et ne sont que rarement corrigés a posteriori, entre autres reproches [3]. En réponse, de petits développeurs commencent d’ailleurs à proposer des alternatives intéressantes, comme Dieselcar Simulator ou l’étrange Derail Valley.

Star Train : the Next Generation

Je sais ce que vous pensez : à ce prix-là, je pourrais me payer un aller-retour dans un vrai train, plutôt que de rester tristement devant mon écran à regarder des graphismes moches.

Vous n’avez pas totalement tort. Mais d’une part, qui vous dit que je ne le fais pas déjà ? Malheureusement, j’ai rarement réussi à m’infiltrer dans la cabine de pilotage. Et puis c’est devenu nettement moins moche depuis Train Sim World, la réécriture complète sur Unreal Engine, sortie en 2017. En plus du bond graphique (et d’un semi-changement de nom ambigü au possible), le nouvel opus est totalement repensé. Je vous passe les détails : en gros, les machines sont bien plus finement détaillées, pratiquement chaque bouton du tableau de bord est utilisable, les signaux et limites de vitesse à venir s’affichent dans un coin de l’écran [4] ... Bref : le confort total.

D’Aschaffenburg à Gemünden Hauptbahnhof, à fond la caisse.

Il y a bien des détails à régler, les lignes sont nettement plus courtes [5], la physique des bécanes est peut-être un peu plus arcade, mais il faut bien le reconnaître : on ne reviendra pas en arrière. Réaliste ou non, Train Sim World a mis le doigt sur le plus important : l’immersion. Le simple fait de pouvoir sortir du train par exemple, de marcher sur le quai le temps d’un arrêt, semble être un gadget dans un jeu où l’on reste vissé à un siège de conducteur 97% du temps. Mais pouvoir le faire, c’est ce qui fait toute la différence. Ambroise Garel (L.-F. Sébum chez Canard PC) a décrit mieux que moi — en invoquant Roland Barthes, rien que ça — l’importance du contexte dans la simulation. Train Sim World est rempli de ces petits boutons inutiles, de systèmes facultatifs que l’on commence par ignorer pour mieux s’y attarder à chaque voyage. Allons plus loin : ce qui ne sert à rien est encore plus important dans un jeu où l’on ne fait pas grand-chose pendant de longues minutes, voire plus.

Perdu dans les manettes ? Dans le sens horaire, de gauche à droite : frein à main ; frein hydraulique ; avertisseur ; frein dynamique ; commande de traction ; inverseur.

Alors, le temps est-il vraiment venu de dire adieu à Train Simulator ? Comme un bernard-l’ermite, passer d’un refuge à l’autre : on se sent tout nu pendant un moment, mais très vite, on sait que le retour est impossible. Le véhicule change, le chemin continue. En logistique, on appelle ça une rupture de charge.

Notes

[1] Créateur qui ne dépend pas forcément de Dovetail. Certaines lignes — souvent mieux détaillées, avec plus de contexte, mais peut-être moins bien intégrées techniquement au jeu — sont publiées par des éditeurs tiers comme Just Trains, Rivet Games, ou le défunt Union Workshop, spécialisé dans les lignes asiatiques.

[2] On en parlait déjà par ici, à l’époque où il s’arrêtait à Avignon.

[3] Par gourmandise, Dovetail a également saboté la license Flight Sim, un bel exploit. Il faut croire que la communauté des trainsimmers est une souche plus résistante au mercantilisme.

[4] Dans (le vieux) Train Simulator, il faut attendre de avoir le panneau ou le signal en visuel. La résolution de l’écran étant bien moindre que celle de l’oeil humain, l’information arrive bien trop tard ...ce qui nécessite bien souvent d’apprendre la ligne par coeur en prenant des notes pour pouvoir y conduire correctement.

[5] Le long de la même Great Western Express, TSW met en scène un Paddington-Reading de 36 miles, à comparer aux 86 miles du Bristol-Swansea. Plus court donc, mais joliment fignolé : ne manquez surtout pas l’excellente visite guidée de Tim Stone.

Il y a 3 Messages de forum pour "Bifurcations"
  • Cédric Muller Le 3 décembre à 22:11

    Un truc louche :
    A chaque chargement de cette page, mon navigateur télécharge un fichier fort louche. Chelou et flou :
    C12aycIepqA.swf
    On dirait un hack malsain. Encore navré de ne pas commenter l’article, mais j’ai beaucoup apprécié sa lecture !

  • Cédric Muller Le 3 décembre à 22:18

    Je corrige : ce n’est pas du hack louche. Après recherche, je vois que c’est lié à cette vidéo qui semble ne pas apparaitre sur la page (en tout cas avec Safari sous macOS)
    https://www.youtube.com/watch?v=C12...

  • Laurent Braud Le 4 décembre à 15:44

    Désolé pour le dérangement technique. J’ai changé la façon d’intégrer la vidéo, est-ce que c’est mieux comme ça ?

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